Livre V Sur la Justice Aristote (Commentaire ch 3 et 4)

Publié le par lenuki

Raphael-Mur Justice-1511
Chapitre 3 : la justice totale

Après avoir précisé (chap. 2) en quel sens l’homme injuste peut se définir comme cherchant l’inégalité  en sa faveur, Aristote va examiner la justice au sens de légalité. On peut affirmer d’abord que la loi est toujours relative au bien commun constitutif de la cité. Le bien commun est la notion centrale de la politique d’Aristote comme de Platon. En effet, tout ce qui est le résultat de la volonté humaine est choisi comme bien et de ce fait les hommes ne forment une communauté que dans la mesure où ils se donnent un but commun. Supprimer la notion de bien commun, c’est supprimer la vie politique, réduire l’homme à sa stricte individualité. Or même lorsque la loi vise le bien de certains (cf. dirigeants), c’est seulement dans la mesure où ils ont une fonction au service de tous, et la loi est donc toujours relative à l’intérêt général.

Mais difficulté : la loi prescrit d’accomplir toutes sortes d’actions morales et définir la justice comme légalité ne permet de la distinguer ni des autres vertus, ni de la vertu morale en général. C’est à résoudre cette difficulté qu’est consacré le chap. 3. Premier élément de cette solution : affirmer le caractère éducatif de la loi. Pour obéir aux lois, il ne suffit pas d’être juste, mais aussi courageux, tempérant, etc., c’est-à-dire de savoir maîtriser ses passions, donc de posséder toutes les vertus. En ce sens, on parle d’une justice totale, qui est identique à la vertu complète. L’homme juste serait l’honnête homme, celui en qui toutes les qualités morales sont réunies. Par suite, la loi a pour fonction d’apprendre aux citoyens à pratiquer non seulement la justice, mais toutes les vertus. Les peines prévues pour les délits ou crimes visent donc non pas à empêcher ceux-ci, mais à les décourager en associant délit et peine. Cf. éducation des enfants : pour certains citoyens, dont l’éducation a été déficiente, il faut agir de même. Le rôle de la loi est donc d’éduquer le citoyen à la vertu, à toutes les vertus.

Mais différence entre vertu complète et justice : la justice est relative à autrui. L’homme tempérant a une attitude correcte vis-à-vis des plaisirs, mais cela ne concerne pas directement ses relations à autrui. Cependant, cela lui permettra d’éviter l’adultère ou l’insolence (commis sous l’effet d’un désir sexuel ou d’un désir de se faire valoir) et il apparaîtra alors comme juste. La même faute sera donc intempérance du point de vue de la recherche des plaisirs et injustice si autrui est lésé par elle.

Il faut considérer en particulier le cas de l’adultère, récurrent dans l’Ethique à Nicomaque. L’adultère est un des rares actes, avec le meurtre, qui est pour Aristote toujours injuste, quelles que soient les circonstances. Alors qu’il peut être permis de frapper pour corriger un enfant ou de médire pour avertir d’un danger public, l’adultère ou le meurtre ne sont jamais méritoires ou excusables. Cf. importance de la famille chez les Grecs : un citoyen est citoyen en fonction de sa filiation. Or si la filiation maternelle est aisément vérifiable, il n’en va pas de même en ce qui concerne la filiation paternelle. En dehors de toute réflexion morale à propos de l’amour conjugal (abordée seulement au Livre VIII), l’Etat ne peut sévir contre un père qui ne se déclare pas et le mariage est donc le seul moyen de déterminer légalement et avec certitude la responsabilité financière et morale du père vis-à-vis de ses enfants. D’où ce principe : le père est celui que le mariage indique. L’adultère n’est donc pas seulement un parjure ou un vol (si on fait payer au mari les frais concernant un enfant dont il n’est pas le père), il est la destruction d’une structure par laquelle l’homme appartient à la cité. L’homme ne choisit pas de vivre en famille, il est, en tant qu’animal raisonnable, un être qui vit en famille. Donc l’adultère est une grave injustice, au regard des lois, mais aussi plus fondamentalement encore en fonction de la nature raisonnable de l’homme.

La justice totale est donc la vertu morale elle-même, c’est-à-dire la disposition par laquelle l’homme agit selon la droite raison. Mais la définition de la vertu diffère de la justice, car cette dernière est relative à autrui. Donc deux choses peuvent être distinctes dans leur notion tout en étant identiques en réalité. Les concepts en effet expriment des propriétés réelles des choses et nous permettent de les connaître, mais ils ne signifient pas directement les choses, seulement leurs aspects intelligibles. Exemple : un coup de poing donné est la même chose qu’un coup de poing reçu, mais les deux notions sont différentes, car le coup de poing y est considéré selon deux points de vue différents ; de même, la justice totale est la même chose que la vertu, mais on y considère qu’elle est relative à autrui, ce qui ne fait pas partie de la notion de la vertu en général. Or le fait d’être vertueux à l’égard d’autrui fait partie de la perfection de la vertu et c’est pourquoi la justice totale est la plus parfaite des vertus.


justices selon aristote


Chapitre 4 : la justice particulière comme rupture de l’égalité


Il existe cependant une autre justice, une justice particulière, qui se distingue, elle, des autres vertus morales comme la prudence ou la tempérance. Aristote va prouver à la fois l’existence et la nature de cette justice particulière, en examinant son opposé, l’injustice particulière. En effet, un homme peut commettre un acte injuste, sous l’effet d’un autre vice que l’injustice (abandonner son poste à la guerre par lâcheté, par exemple, ou commettre l’adultère par intempérance). En revanche, si quelqu’un commet un acte immoral uniquement pour le gain illégitime que celui-ci lui apporte, on dira qu’il a agi uniquement par injustice. Exemple d’Aristote : l’échange de plaisir sexuel contre de l’argent, c’est-à-dire la prostitution. Celui qui croit trouver des plaisirs supplémentaires en dehors du mariage, moyennant finances, dilapidant la fortune en cadeaux, commet évidemment une injustice à l’égard de sa femme, mais il agit plus par intempérance que par injustice. Celle qui, de son côté, cherche des lieux de « rencontre » pour améliorer son train de vie en accordant ses faveurs contre des avantages matériels, est manifestement injuste puisqu’elle trompe son mari pour de l’argent, sans même en retirer un véritable plaisir. Cela montre bien que la justice particulière se définit par la recherche du gain illégitime, donc la recherche de l’inégalité. Donc la justice particulière se définira par l’égalité et l’injustice particulière semble se confondre avec la cupidité. Ainsi est prouvée l’existence d’une vertu qui se distingue des autres et qui est la justice particulière.

Publié dans textes oral

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