Activité animale et travail ( Marx)

Publié le par lenuki

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Les animaux se livrent à des activités qui, à première vue, semblent comparables au travail (l’oiseau construit son nid ; le castor, l’abeille, la fourmi se font des abris, etc.). Mais ces activités sont fondamentalement différentes du travail et, si nous examinons ces différences, nous sommes mieux à même de comprendre la nature de ce dernier. Pour ce faire, nous nous appuierons sur le sur ce texte du Capital :

« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêtons pas à cette état primordiale du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celle du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n’est pas momentanée. L’œuvre exige pendant toute sa durée, outre l’effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d’une tension constante de la volonté. Elle l’exige d’autant plus que par son objet et son mode d’exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu’il se fait moins sentir à lui comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles ; en un mot, qu’il est moins attrayant. »

                                                                     Marx, Le Capital, 1867, livre I, 3ème section,  chapitre7

 

Il peut paraître étonnant de voir Marx se livrer ici un examen du travail indépendamment de toute référence à un système économique précis, alors que l’objet du Capital est l’analyse du mode de production capitaliste. Mais, pour comprendre ce que devient le travail dans la société industrielle, il faut d’abord saisir sa nature.

« De ce que la production de valeurs d’usage s’exécute pour le compte du capitaliste et sous sa direction, il ne s’ensuit pas bien entendu qu’elle change de nature. Aussi il nous faut d’abord examiner le mouvement du travail en général, abstraction faite de tout cachet particulier que peut lui imprimer telle ou telle phase du progrès économique de la société. »

Si l’on ne s’arrête pas à cet « état primordial du travail », où il est la mise en mouvement d’une certaine puissance physique par laquelle l’homme est un être naturel capable d’agir sur la nature, nous voyons que, dans ses formes plus élaborées, le travail manifeste certaines propriétés qui en font le propre de l’homme.

1. il apparaît avant tout comme une activité consciente, réfléchie, volontaire. L’homme se représente à l’avance ce qu’il va faire. Cette capacité à se représenter des fins et à organiser ses actions d’après cette représentation suffit à distinguer le travail  des activités instinctives des animaux.

2. Mais, par ailleurs, parce qu’il n’est pas instinctif, le travail requiert ces qualités spécifiquement humaines que sont l’attention et la volonté, et en retour il contribue à leur développement. Marx insiste sur ce point. Pour l’homme, le travail n’est ni spontané, ni naturel. Il demande non seulement  des efforts physiques (en vue de procéder à une transformation de la nature), mais aussi des efforts psychologiques : en particulier, il maintient la volonté dans un état de tension permanente. En travaillant, l’être humain réalise, extériorise ou encore objective ses propres capacités – c’est pourquoi le travail n’est jamais uniquement pour l’homme une transformation de la nature, mais aussi une transformation de sa propre nature (c’est cela son sens proprement humain). Marx doit cette définition du travail à Hegel comme il le reconnaît lui-même.

« La grandeur de la Phénoménologie de Hegel consiste en ceci qu’il saisit l’essence du travail et conçoit l’homme objectif, véritable parce que réel, comme le résultat de son propre travail »

                                                                      Marx, Manuscrits de 1844, Troisième manuscrit.

Ceci nous conduit à définir l’homme non plus seulement comme être possédant le langage ou la raison, mais avant tout comme animal travailleur. Plus exactement, l’homme se définit lui-même en tant qu’animal travailleur, car :

«… on peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, la religion et par tout ce qu’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’il se mettent à produire leurs moyens d’existence. »

                                                                                             Karl Marx, l’Idéologie allemande

3. Il y a une troisième différence encore plus fondamentale entre l’activité animale et le travail. Alors que l’animal se sert de son corps comme d’un outil, l’homme interpose entre l’objet qu’il travaille et lui des outils puis des machines, dont l’emploi facilite et augmente sa puissance d’action sur la nature. L’homme primitif commence par se servir de la pierre (d’abord sans la modifier) pour frotter, trancher, presser, lancer, etc., puis il crée lui-même son outil en transformant la matière naturelle (pierre, bois, os, etc.).

A tout ceci, on pourrait objecter que certains animaux (singe par exemple) savent utiliser deux bâtons qu’ils ont emmanchés bout-à-bout pour rapprocher des branches sur lesquelles se trouvent des fruits qu’ils veulent atteindre. Mais cette utilisation n’est que momentanée et n’a lieu que lorsque le besoin immédiat s’en fait sentir.

Or qu’est-ce qui caractérise l’outil ? Avant tout d’avoir été fabriqué en vue de remplir une certaine fonction déterminée que  l’on se représente à l’avance, et d’être conservé pour servir ultérieurement au même usage. L’outil manifeste une permanence. Sa fabrication suppose que l’homme soit capable de différer la satisfaction de ses besoins immédiats. C’est pourquoi il ne peut y avoir de travail vraiment humain sans la médiation entre l’activité du travailleur et l’objet travaillé d’une technique (utilisation d’outils et de machines et savoir qui préside à leur fabrication et à leur utilisation).

De plus, le facteur technique est le plus important car il détermine le degré d’évolution du travail.

« Ce qui distingue une époque économique d’une autre, c’est moins ce que l’on produit que la façon dont on le produit. »

                                                                                                                      Karl Marx, le Capital

En effet, alors que l’activité animal évolue très peu, puisque les animaux semblent parvenus à leur maximum de perfection (les abeilles fabriquent leur ruche aussi parfaitement maintenant qu’il y a 1000 ans), le travail humain ne cesse d’évoluer et de se perfectionner.

Ainsi que le montre Pascal (1623 – 1662) :

« Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a 1000 ans qu’aujourd’hui, et chacune d’elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. Il en est de même de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte. La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse ; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu’ils en ont : comme ils la reçoivent sans étude, ils n’ont pas le bonheur de la conserver, et toutes les fois qu’elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque, la nature n’ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette science nécessaire toujours égale, de peur qu’ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu’ils y ajoutent, de peur qu’ils ne passent les limites qu’elle leur a prescrites. »

                                                                                                       Préface au Traité du vide


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Publié dans la culture

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