Le progrès technique et la peur qu'il inspire

Publié le par lenuki69

Voici un article du Monde qui cerne bien certains problèmes que nous sommes en train de traiter en cours et je vous le soumets pour alimenter certaines de vos réflexions et autres interrogations. Libre à vous, ensuite, de les évoquer en cours afin que nous puissions en débattre....:
 
 
 
L'aventure inconnue
Article paru dans l'édition du 23.08.96
L'IDÉE d'un progrès certain, nécessaire, irrésistible, que l'Europe a répandue sur la planète, fut en fait un mythe et suscita une foi. Mais elle se présenta comme l'idée la plus rationnelle qui soit, d'une part parce qu'elle s'inscrivait dans une conception de l'évolution s'élevant de l'inférieur au supérieur, d'autre part parce que les développements de la science et de la technique propulsaient d'eux-mêmes le progrès de la civilisation. Ainsi le progrès était identifié à la marche même de l'histoire moderne. La foi dans le progrès constituait le fondement commun à l'idéologie démocratique-capitaliste promettant biens et bien-être terrestres, et à l'idéologie communiste promettant « un avenir radieux ».
Le progrès fut en crise par deux fois dans le déferlement des deux guerres mondiales de ce siècle qui firent régresser dans la barbarie les nations les plus avancées. Mais la religion du progrès trouva l'antidote qui exalta sa foi là où elle aurait dû s'effondrer. Pour les révolutionnaires, ces guerres témoignaient des ultimes convulsions du capitalisme, et annonçaient de façon apocalyptique le triomphe du progrès. Pour les évolutionnistes, elles ne constituaient que des embardées dans la marche en avant.
L'après-guerre de 1945 vit le renouveau des grandes espérances progressistes, tant dans l'idée soviétique de l'avenir radieux, que dans l'idée d'avenir apaisé et prospère des sociétés industrielles. Partout dans le tiers-monde l'idée de développement semble devoir apporter le progrès libérateur.
Mais tout a basculé à partir des années 70, quand sont apparus les visages dantesques de l'URSS, Chine, Vietnam, Cambodge et même Cuba, ex « paradis socialiste » de poche. Puis le système totalitaire implosa en URSS en décomposant l'avenir radieux. A l'Ouest, la crise culturelle des années 68 fut suivie à partir de 1973 par le retour du chômage, les difficultés de la reconversion, les contradictions de la surcompétition tandis que s'approfondissait un sourd malaise de civilisation. Enfin, dans le tiers-monde, les échecs du développement ont débouché sur régressions, stagnations, famines, guerres civiles/tribales/religieuses.
Au cours de la même époque, le noyau même de la foi dans le progrès (science/technique/industrie) se trouve de plus en plus profondément corrodé. La science révèle son ambivalence radicale : la maîtrise de l'énergie nucléaire débouche non plus seulement sur le progrès humain, mais aussi sur l'anéantissement humain, puis dans les années 80, la perspective de manipulations biologiques débouche sur le meilleur comme sur le pire.
Corrélativement, il apparaît de façon de plus en plus nette que les déjections, émanations, vidanges de notre monde industriel, que l'application des méthodes industrielles à l'agriculture, à la pêche, à l'élevage causent des nuisances et pollutions de plus en plus massives et généralisées qui menacent notre biosphère.
Ainsi, partout, la triade science/technique/industrie perd son caractère providentiel. L'idée de progrès demeure encore conquérante et pleine de promesse partout où l'on rêve de bien-être et de moyens techniques libérateurs. Mais elle commence à être mise en question dans le monde du bien-être. Le progrès comportait en son sein l'émancipation individuelle, la sécularisation générale des valeurs, la différenciation du vrai, du beau, du bien. Désormais, l'individualisme ne signifie plus seulement autonomie et émancipation, mais aussi atomisation et anonymisation. La sécularisation signifie non seulement libération par rapport aux dogmes religieux, mais aussi perte des fondements, angoisse, doute. La différenciation des valeurs débouche non plus seulement sur l'autonomie morale, la jouissance esthétique, la libre recherche de la vérité, mais aussi sur la démoralisation, l'esthétisme frivole, le nihilisme. La vertu jusqu'alors progressiste de l'idée de nouveau s'épuise, encore bonne seulement pour les lessives.
La sécularisation signifie non seulement libération par rapport aux dogmes religieux, mais aussi perte des fondements, angoisse, doute
En Occident, la crise du progrès a accouché du postmodernisme qui consacre l'incapacité de concevoir un avenir meilleur.
Et, sur la planète, la crise du progrès détermine un formidable et multiforme mouvement de ressourcement et de retour aux fondements ethniques, nationaux, religieux perdus ou oubliés.
De toute façon, il est désormais évident que le progrès n'est assuré automatiquement par aucune loi de l'Histoire. Partout désormais règne le sentiment, soit diffus, soit aigu, de l'incertain. Partout s'installe la conscience que l'on n'est pas dans l'avant-dernière étape de l'Histoire, où celle-ci va accomplir son grand épanouissement. Partout, les balises vers le futur ont disparu. Le monde va cahin-caha, de cahots en chaos, sans être encore ni totalement ni en permanence submergé par la barbarie. Le vaisseau-Terre navigue, à travers nuit et brouillard, dans une aventure inconnue.
Aussi, il nous faut complexifier la notion du progrès. Il faut abandonner l'idée simpliste que le progrès technique/économique est la locomotive entraînant derrière elle les progrès sociaux, politiques, mentaux et moraux. De plus, avons-nous dit, les progrès de notre civilisation comportent leurs parts négatives. Ils ont résolu d'anciens problèmes en en créant de nouveaux, et ils ont entraîné de nouvelles carences, de nouveaux maux. Bien des gains ont été payés par des pertes. De toute façon, les progrès acquis ne sauraient être définitifs et auraient besoin d'être sans cesse régénérés.
Enfin, nous devons savoir que nous sommes encore dans l'âge de fer planétaire et dans la préhistoire de l'esprit humain. Cela signifie, d'une part, que tout espoir d'améliorer les relations entre humains ne peut être envisagé de façon prévisible, mais, d'autre part, qu'il y a d'immenses possibilités de progrès.
Ainsi, le mythe du progrès est mort, mais l'idée de progrès se trouve revivifiée quand on y introduit l'incertitude et la complexité.
 

Publié dans la culture

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