L'Art

Publié le par lenuki69

Voici, en "avant-première", quelques éléments de cours sur l'art, que nous allons aborder prochainement. Je vous en souhaite bonne lecture...
L’art
 
 
Art et représentation
 
  1. Qu’est-ce que l’art ?
 
Définition
Au sens général, l’art est le nom donné à tout procédé, technique ou comportemental, visant à obtenir un résultat donné, souvent un objet matériel. C’est l’équivalent du savoir-faire. Un pur savoir théorique ne suffit pas. On peut par exemple connaître les lois du corps humain, on n’est pas pour cela bon médecin, il faut mettre en pratique les règles connues, faire un diagnostic, ne pas effrayer le patient, etc. Comme on le dit dans ces cas-là : « C’est tout un art. » Mais une simple expérience ne suffit pas non plus. Il faut aussi connaître les règles de l’art, afin de les appliquer. On les apprend, par exemple, quand on pratique un art martial. Savoir-faire veut donc dire à la fois savoir et faire.
 
Les beaux-arts
A ce sens très général se substitue le sens qui désigne l’activité artistique en particulier. Aujourd’hui, art et beaux-arts sont confondus dans le langage courant. On a même tendance à considérer d’abord les arts plastiques, quand on parle des beaux-arts. Cette réduction de sens n’est pas due au hasard. Elle suppose une distinction entre l’artisan et l’artiste. Le premier utilise son savoir-faire pour produire des objets utiles et utilisables, le second vise la beauté, et non l’utilité. Or, cette beauté se réalise surtout dans la représentation et l’imitation. L’artiste représente quelque chose : un paysage, une scène mythologique, un portrait, etc. C’est un artisan de la représentation.
 
Distinctions
Cette conception permet à Aristote d’effectuer un classement. Les arts d’imitation se distinguent entre eux selon le moyen choisi pour imiter : les couleurs, les formes, pour les arts plastiques ; les sons, les mélodies pour les arts rythmiques comme la poésie ou la musique. A l’intérieur d’un même art, le théâtre par exemple, les distinctions se font aussi selon la nature de l’objet imité. La tragédie représente les actions et les caractères nobles, la comédie les travers et les défauts humains. Il en est de même pour la peinture à l’époque classique : les épisodes bibliques ou mythologiques sont les plus nobles, les « scènes de genre » ou d’intérieurs sont moins bien considérés.
 
  1. A quoi sert l’art ?
 
But général
L’imitation est l’essence, le principe de l’art ; le plaisir est sa fonction, sa finalité. Cette idée est justifiée, d’après Aristote, par le constat qu’il existe en l’homme une tendance naturelle à prendre plaisir à la contemplation d’objets représentés, même si ces objets sont laids ou répugnants dans la réalité. Le tableau de Chardin intitulé La Raie a pour sujet principal une raie sanguinolente que l’on vient juste de vider pour être consommée. Il y a donc un plaisir spécifique de l’image. Mais, là encore, Aristote distingue des niveaux de plaisir.
 
 
 
Niveaux particuliers
Le premier niveau est celui du simple divertissement, auquel peut servir la comédie. Il consiste, comme « le sommeil ou l’ivresse », à se délasser ou à s’évader des travaux du quotidien. Le niveau le plus élevé du plaisir dû à l’art est d’ordre intellectuel : on reconnaît ou on apprend ce qui est représenté. Intervient aussi, de façon plus complexe, le plaisir de la catharsis, qui consiste à se purger des passions de crainte et de pitié face à un spectacle de tragédie. En voyant les héros subir les coups du sort, ces deux passions sont en effet attisées et expurgées dans une sorte de plaisir du soulagement. L’art doit émouvoir, et si possible de façon intense.
 
  1. Quelles sont les règles de l’art ?
 
Principe et exemple
De la même façon qu’un objet artisanal doit être fait d’une certaine manière pour qu’il soit utile et solide dans sa fonction, l’art répond lui aussi à des règles impératives pour obtenir l’effet voulu. Ces moyens sont décrits pour la première fois par Aristote dans la Poétique, à propos de la tragédie. Il cite par exemple la proportion et l’harmonie, ou dit autrement « la variété dans l’unité ». Il faut que l’œuvre constitue un ensemble suffisant pour contenir une histoire, des péripéties, le passage du bonheur ou du malheur, différents caractères humains ; bref, tout ce qui fait la richesse des actions et émotions. Mais sans que cela noie l’attention du spectateur ni ne l’ennuie. En peinture, c’est la même chose : une toile doit receler des détails variés, mais ne pas être surchargée ; une symphonie ou une sonate également.
 
Talent ou génie ?
Les « conseils » que donne Aristote restent assez généraux. La limite exacte à ne pas dépasser, ou la juste dose de péripéties à inclure dans l’histoire relèvent du seul jugement de l’artiste. Or, certaines pièces sont mieux réussies que d’autres en appliquant les mêmes règles générales, parfois même sans les appliquer exactement. Apparaît alors la notion de talent ou de don naturel, voire de génie. Le génie, comme le montre Diderot, n’est pas seulement celui qui applique les règles, mais celui qui les transgresse ou en invente de nouvelles. Il est presque toujours en avance ou à côté de son époque, et il n’est pas rare qu’on lui reproche, de son vivant, de n’avoir ni goût, ni talent.
 
Le mythe du génie
Cela n’empêche pas, à l’inverse, qu’il y ait travail et efforts permanents pour produire un chef-d’œuvre. Il y aurait même illusion à croire que l’artiste produit par une sorte de miracle des choses qui ont nécessité un long temps de labeur. C’est le goût du merveilleux qui nous fait tomber dans ce travers. Nietzsche, dans Humain, trop humain, dénonce ce phénomène mais accuse aussi les artistes de l’entretenir avec plaisir : cela les ravit d’être comparés à des sortes de créateurs divins. En réalité, ce sont des travailleurs infatigables. Mais est-ce la seule illusion dont on peut les accuser ?
 
La valeur de l’art
 
  1. L’art dit-il vrai ?
 
Artiste ou sophiste ?
Si l’art a pour objectif de reproduire en image un objet réel, sa compétence se limite en fait à cela. Platon montre en effet qu’imiter une multitude d’objets ou de traits de caractère humain ne rend pas possible de les connaître ni de les vivre tous.
L’artiste connaît les règles de l’imitation, il est un bon artisan en cela, mais il ne connaît pas la nature de ce qu’il imite, puisqu’il s’en tient à l’apparence extérieure. Il est, en fait, éloigné de trois degrés de la vérité. Il élabore en effet une image de l’apparence de l’objet, dont il ne connaît pas la définition. Mais comme ses œuvres plaisent, elles donnent au spectateur l’impression d’une réalité bien saisie. L’artiste est donc une sorte de sophiste : il présente une apparence que les gens considèrent comme la vérité même. Le poète est l’ennemi potentiel du philosophe.
 
Artiste ou philosophe ?
La condamnation platonicienne part du principe que l’art est mimétique, ce pourquoi justement il le dénonce. Mais tout autre est la critique qui porte sur le principe lui-même. Hegel développe en effet une série d’objections, montrant que le principe de l’art ne peut être l’imitation. Les arguments sont nombreux, celui de la qualité, notamment : l’œuvre d’art n’atteindrait jamais la perfection si elle devait se confondre avec le modèle réel (or, il existe des chefs-d’œuvre absolus), celui de l’intérêt également : quel sens y aurait-il à faire de l’art s’il s’agissait seulement de reproduire ce qui existe déjà ? Dans ce cas, l’inventeur du clou est plus estimable que l’imitateur génial : au moins y a-t-il vraiment originalité et nouveauté. Hegel propose alors un autre principe.
 
Exemple
Il prend l’exemple du buste grec. On voit bien qu’aucun visage réel ne correspond à cela : les traits parfaits, sans rides ni aspérités, sans expression d’émotion non plus. Il ne s’agit donc pas d’imiter la réalité telle qu’elle est physiquement. Grâce à une analyse détaillée de la forme du buste vue de profil, Hegel montre sur quoi les Grecs ont voulu marquer leur insistance : la ligne droite du front et du nez marque un angle droit avec celle qui part du lobe de l’oreille jusqu’au nez. Chez les animaux, il y a un angle aigu entre ces deux lignes, car la gueule et la truffe sont beaucoup plus avancées par rapport au front. Pour Hegel, cela montre la supériorité des facultés intellectuelles chez l’homme : la bouche et le nez, dévolues aux fonctions nutritives, sont chapeautées, dominées par le front et la réflexion.
 
  1. L’art est-il toujours beau ?
 
Lien apparence / essence
La représentation du profil grec traduit une idée, une vision intellectuelle de l’essence humaine selon laquelle nous sommes supérieurs aux animaux par la pensée. Ce n’est donc pas l’imitation d’une réalité physique, mais la présentation sous forme matérielle d’un concept ou d’une idée considérée comme vraie. Le beau n’est pas séparé de la vérité, bien au contraire. Il y a beauté quand il y a adéquation entre l’apparence et l’essence, quand l’objet tel qu’il est représenté exprime exactement ce qu’il signifie. L’artiste est celui qui réalise l’union entre la forme et le fond. C’est justement l’antisophiste.
 
Objection
On voit pourtant de plus en plus aujourd’hui, dans les musées d’art moderne, des « objets » artistiques qui font sourire ou qui scandalisent les spectateurs parce qu’ils semblent n’avoir rien à faire avec l’art. Ils ne signifient rien apparemment, ni ne témoignent d’un quelconque talent technique. L’un des premiers événements de cet ordre est l’exposition en 1917 d’un urinoir, baptisé Fontaine par Marcel Duchamp.. Depuis, tout et parfois n’importe quoi semblent pouvoir être considérés comme de l’art, à un point tel que l’on peut parler de « crise de l’art contemporain », sur le statut et la définition de l’art dans nos sociétés.
 
Problème du jugement
Juger quelque chose comme beau ne suppose pas nécessairement de reconnaître ou de parvenir à la définition de ce qui est représenté. De la même façon que l’artiste génial ne sait pas toujours pourquoi ni comment il a décidé de faire son œuvre de telle manière, avec telle couleur ou telle longueur, l’appréciation du spectateur ne se fait pas non plus à la suite d’un raisonnement lui démontrant que l’œuvre est belle.
 
  1. Comment juge-t-on qu’une œuvre est belle ?
 
Le plaisir
Cette appréciation se fait sur la base d’un plaisir. C’est même le plaisir qui constitue le critère de jugement. D’ailleurs, quand l’on dit « c’est beau », on en dit trop. On fait seulement état de l’effet produit en nous par l’œuvre, mais on ne procède pas à un jugement de connaissance sur la qualité objective de l’œuvre. Comme le précise Kant, le jugement esthétique n’a pas pour fonction de transcrire ce qu’est l’objet jugé. Il traduit juste un sentiment du spectateur.
 
La hiérarchie
La difficulté vient du fait que tout sentiment, tout plaisir est subjectif. Un même objet peut procurer des effets contraires selon les personnes. Certains ne supportent pas le rap ou le jazz, tandis que d’autres ne jurent que par ces genres de musique. Doit-on rester à l’idée que les goûts et les couleurs ne se discutent pas ? Il y a pourtant des signes contraires . Il y a par exemple accord général, voire unanimité sur les chefs-d’œuvre. Et inversement, il y a des classements hiérarchiques dans tous les arts. Le jury du festival de Cannes décerne une palme d’or, le prix Goncourt est proclamé chaque année en littérature, etc.
Comment expliquer ces situations paradoxales ?
 
Critique
La réponse vient des données de la question elle-même. Sur fond de sentiment subjectif, certains individus peuvent revendiquer une plus grande compétence en matière de jugement esthétique du fait de leur expérience. Hume propose, dans De la norme du goût, les critères suivants : une expérience dans la pratique d’un art, une habitude de juger et de comparer un grand nombre d’œuvres, l’effort de ne pas tenir compte des préjugés ou de ses penchants en faveur d’un style artistique particulier, propre à une époque ou à une culture. D’où le fait que les prix sont décernés par des « spécialistes », davantage rompus à ce type d’exercice et appartenant eux-mêmes au monde de l’art.

Publié dans la culture

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