A propos des Lumières (vocabulaire)
Avec les Lumières, la pensée est transfigurée. Religion, politique, morale : de nouvelles notions apparaissent.
Tour d'horizon en six définitions
Bon sauvage
Déjà les Grecs avaient « l'éloge du Scythe » pour exprimer la nostalgie d'une jeunesse dorée du monde. C'est toutefois au xviiie siècle et bien sûr à Rousseau
qu'il appartiendra de populariser le mythe du « bon sauvage ». Après le Huron du xvie siècle, l'homme du Pacifique fut la grande révélation des Lumières, via les progrès de la navigation.
Rapidement, il devient l'antithèse idéalisée de la civilisation occidentale. L'homme sans loi, sans roi, sans dieu, seulement régi par une morale naturelle non dépravée. Ainsi Diderot en 1773,
dans un « Supplément au voyage de Bougainville » aux accents anticoloniaux, fait-il l'éloge des moeurs politiques plus libres et rationnels des Tahitiens, face à des Européens ne les surpassant
que militairement. Reste que, parallèlement à cet enjolivement édénique, le xviiie fut aussi le siècle de l'invention de la « civilisation ». De sage stoïcien en pagne chez Rousseau, « l'homme
sauvage » devient avec Condorcet un enfant à éduquer par ces «peuples plus éclairés» et «plus affranchis de préjugés» que sont les Américains et les Français. Et même chez Kant, « le Caraïbe »
est envisagé en figure de retardement par rapport à ce centre du monde qu'est Königsberg. Autant de vues divergentes que balaiera quoi qu'il en soit le pessimisme culturel d'un Baudelaire au
siècle suivant. L'homme moderne est «toujours semblable et égal à l'homme, c'est-à-dire toujours à l'état sauvage, écrit le poète dans «Fusées». N'est-il pas l'homme éternel, c'est-à-dire
l'animal de proie le plus parfait?»
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Progrès
La syphilis ? Le prix à payer pour ramener d'Amérique «la cochenille et le chocolat». C'est le précepteur Pangloss, héraut grand-guignolesque de l'optimisme
progressiste, qui l'explique à Candide. Rien ne saurait entraver l'amélioration linéaire, continue et irréversible de l'humanité. Une vision moquée par Voltaire, qui n'en était pas moins
convaincu que son siècle marquait une avancée irrévocable dans l'élimination graduelle des préjugés et de l'intolérance. Si le progrès est bien une idée clé des Lumières, l'ambivalence à son
égard règne dès l'origine. Rousseau en sera le plus célèbre adversaire, faisant du progrès scientifique et artistique le masque possible d'une décadence morale. Reste qu'avec le « progrès » le
xviiie siècle annonce les grandes philosophies de l'histoire de Hegel ou de Marx et rompt décisivement avec les Anciens. Nul d'entre eux n'aurait pu envisager l'histoire de l'humanité sous
l'angle d'une progression globale et nécessaire. C'est chez Fontenelle que naît cette sorte de religion palliative, dont Diderot sera l'un des principaux propagateurs. L'« Esquisse d'un tableau
historique des progrès de l'esprit humain » de Condorcet, publiée en 1793, en est l'expression la plus extrême, en même temps que le chant du cygne anticipé. Alors que la Révolution française lui
semblait avoir posé «les fondements politiques d'un perfectionnement continu des Lumières et des vertus humaines», Condorcet fut contraint un an plus tard à choisir entre le poison et la
guillotine.
«Ecrasez l'Infâme»
Dans les carnets de Voltaire, la devise, à force d'être familière, n'apparaît plus que sous la forme abrégée «Ecr. L'Inf.». Quel est donc ce «monstre»
enfanté par les ténèbres de la superstition que l'auteur du « Traité sur la tolérance » n'a de cesse de pourchasser pour en «rogner les griffes et limer les dents» ? Non pas la religion
chrétienne, comme on le croit parfois, mais l'intolérance de l'Eglise plutôt, l'autorité de ses dogmes et son pouvoir de coercition. L'Infâme, c'est la Saint-Barthélemy et l'Inquisition. Ce qui
nie les individus et écrase les consciences. C'est le mot enfin qui ramasse en allégorie «toutes les têtes de l'hydre du fanatisme» - l'exaltation huguenote autant que les excès catholiques. Dans
le contexte des hostilités religieuses issues de la Réforme, le fanatisme, néologisme inventé par Bossuet et entériné en 1718 par l'Académie, obsède les penseurs des Lumières.
Chez Voltaire, la lutte devient cause personnelle avec le scandale de l'affaire Calas qui occupe l'Europe dans les années 1760. Le penseur prend la défense de ce père de famille accusé sans
preuve d'avoir tué son fils pour l'empêcher de se convertir au catholicisme. Dans le « Dictionnaire philosophique », le fanatisme à combattre s'apparente à une «peste des âmes» qui contamine
faibles et ignorants, àune «maladie épidémique» de la religion, «presque incurable», à part peut-être par l'esprit philosophique qui «prévient les accès du mal». Mais les lois elles-mêmes se
révèlent bien impuissantes face à des « enthousiasmes » délirants qui se persuadent d'être guidés par l'Esprit saint. «Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux
hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le Ciel en vous égorgeant?», demande Voltaire. Deux siècles plus tard, la question n'a rien perdu de son angoissante pertinence.
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Avec les Lumières, la quête du bonheur évince celle du salut. Plus question de subir une vie de mortification pour rejoindre un hypothétique paradis post mortem. Les philosophes dénoncent le mythe du péché originel, censé justifier la rareté du plaisir sur terre, et revendiquent enfin un droit inaliénable au bonheur pour l'« individu » qu'est devenu l'homme du xviiie. «Le Paradis terrestre est où je suis», proclame « le Mondain » (1736) de Voltaire, n'hésitant pas à chanter le luxe et le bien-être, et à faire de la jouissance terrestre le seul bonheur à notre portée. Cette quête ne risque-t-elle pas de nous entraîner vers la plus asociale des courses aux délices ? Au contraire, affirme par exemple Helvétius, le plaisir nous guide vers notre intérêt, et cet « intérêt bien compris » nous permet d'équilibrer hédonisme et souci d'autrui. L'égoïsme foncier peut même se révéler être le meilleur fondement de la solidarité entre les hommes : «Je veux être heureux, mais je vis avec des hommes qui, comme moi, veulent être heureux; cherchons les moyens d'être heureux sans nuire aux autres», expose l'article « société » de l'« Encyclopédie ». A rebours de la pensée à la mode, Rousseau n'adhère pas à cette vision idyllique de l'accumulation des progrès et des « petits plaisirs » correspondants. «C'est en vain qu'on cherche au loin son bonheur quand on néglige de le cultiver en soi-même», avance l'auteur d'« Emile », redoutant déjà l'émiettement individualiste des sociétés de consommation.
Religion naturelle
Hormis quelques matérialistes purs et durs, le courant des Lumières ne se réclame pas de l'athéisme, mais de la religion naturelle - du déisme notamment - qui s'oppose aux religions révélées. Ainsi Voltaire, s'il se montre d'un anticléricalisme virulent, ne veut pas pour autant abattre la religion : «Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer», écrit-il dans « la Henriade ».
Les philosophes entendent faire de la raison ou « lumière naturelle » le fondement de toute connaissance, et surtout la base d'une morale universelle. Ils s'accordent à reconnaître dans la Nature un ordre, une harmonie qui prouve l'existence de l'«Etre suprême». Expression d'une rationalité des lois de la Nature ordonnée par un Dieu horloger pour Voltaire, la religion naturelle constitue l'expression d'une conscience intime chez Rousseau. «Rentrez en vous-mêmes!», invite le vicaire savoyard face à la beauté inspirante de la vallée du Pô. Dégagée de toute superstition et dogme, la Révélation n'est finalement pas autre chose que ce que la raison peut découvrir par elle-même. Telle est la loi naturelle, gravée dans le coeur des hommes. Diderot, avant de devenir athée, se réclame lui aussi de cette religion «préférable à toutes les autres, qui ne peut faire que du bien et jamais de mal».
La destruction de Lisbonne par le tremblement de terre de 1755 mettra toutefois à l'épreuve la foi déiste de Voltaire. Dans sa Correspondance, il note que «le «tout est bien» et l'optimisme en ont dans l'aile». En privé, selon Mallet du Pan, il déclare carrément que «la Providence en a dans le cul».
Paix perpétuelle
«Pourquoi les peuples se haïssent-ils?» C'est Freud qui feint de soulever la question en 1915 dans ses « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort ». Et d'avancer aussitôt l'idée que la guerre nous dépouillerait des inhibitions superficielles engendrées par la civilisation, révélant «l'homme des origines». Un être «plus cruel que les autres animaux». Une vision en tout point opposée à celle des hommes du xviiie siècle. Avec l'idée de « Paix perpétuelle », généreuse songerie formalisée par l'abbé de Saint-Pierre en 1761, on considère souvent que le wishful thinking des Lumières atteint des hauteurs stratosphériques. C'est pourtant ce genre de projets de fédérations entre Etats qui inspireront la fondation d'une Société des Nations en 1919, et celle de l'ONU, bien sûr. Si après deux déflagrations mondiales et combien d'autre sang versé le pacifisme abstrait qui en émane paraît presque coupable, on aurait tort de prêter aux Lumières un total illuminisme sur la question. Déjà Rousseau exprimait de sérieuses réserves sur la capacité d'un droit international à amortir le heurt des amours-propres nationaux. Et, côté allemand, le mérite reviendra à Kant d'avoir combattu les visions les plus schwärmerisch, autant dire « délirantes », de l'idéal cosmopolite pour élaborer des propositions nettement plus réalistes dans son « Projet de paix perpétuelle » de 1795. Reste que jamais les Lumières n'imaginèrent un instant que l'Europe, leur grand rêve, était à la veille de se suicider dans les tranchées de Verdun.