Le passé, à quoi bon?

Publié le par lenuki69

Voici le texte d'une intervention que j'ai faite dans le cadre d'un projet portant sur le rapport entre la culture et la mémoire:

Le passé, à quoi bon ?
 
Introduction
On peut penser que ce qui est intéressant, parce que cela nous concerne au premier chef, ce n’est pas le passé, qui a disparu, mais le présent dans lequel nous vivons et l’avenir vers lequel nous tendons.
En effet, la passé, c’est ce qui n’est plus et, davantage encore, ce qui est irréversible. Dès lors, s’intéresser au passé, ne serait-ce pas inutile ? Mais justement faut-il confondre utilité et valeur ? Ce qui est utile est-il ce qui seul a de la valeur ? Et ce qui est inutile est-il pour autant sans valeur ? La valeur ne serait-elle pas au contraire dans la capacité de ne pas s’occuper que de choses utiles ? S’attacher et s’intéresser au passé ne constituerait-il pas une de caractéristiques de l’homme ? Ne serait-ce pas même un devoir ( d’humanité ) ?
Et encore, le passé n’est-il que du passé ? N’éclaire-t-il jamais le présent, voire ne fait-il pas le présent ?
Au fond, la mémoire est-elle une faculté superflue pour l’homme ou bien au contraire le rend-elle digne d’humanité ? N’est-elle pas source de culture et de civilisation ?
 
A)       Si le passé ne sert à rien, la mémoire ne serait-elle pas une maladie de l’humanité ?
 
I. Passé et mémoire
 
Qu’est-ce que le passé ? 
C’est, par définition, ce qui n’est plus. On oppose ainsi le passé au présent en disant que l’un a de l’existence et l’autre pas. Au fond, le passé aurait en commun avec le futur de ne pas être, sauf que le passé ne peut plus être présent tandis que le futur sera.
C’est pourquoi nous devrions nous intéresser au futur, et pas au passé. Mais est-ce à dire que le passé n’existe pas du tout (cf. regret, nostalgie, etc. …) ?
S’il existe encore, n’est-ce pas sous la forme du souvenir, c’est-à-dire dans notre mémoire ?
Parler du passé, c’est donc parler de la mémoire, faculté d’éveiller les perceptions passées. D’où l’on voit que les deux questions de la valeur de la mémoire et celle du passé sont liées. Puisque si le passé ne sert à rien, alors la mémoire, faculté de rappeler le passé, ne sert à rien non plus ! D’où l’enjeu fondamental de notre question de départ pour l’homme…
Mais ne serait-il pas paradoxal de soutenir que la mémoire est une faculté inutile, car l’opinion commune tend plutôt à affirmer sa valeur ? N’avons-nous pas toujours loué, au contraire, la mémoire (cf. Grecs sacralisant la mémoire en en faisant une déesse, Mnémosyne) ? La mémoire n’est-elle pas la clef de toute connaissance et une source d’humanisation ?
 
II. Nietzsche et la maladie historique de l’humanité
 
a) A quoi bon s’intéresser au passé ?
La mémoire fait revivre le passé, mais à quoi bon ? Le passé n’est-il pas ce qui me rend esclave ? En effet, on ne peut plus le changer. De plus, ne me rend-il pas malheureux ? En effet, je ne serai plus jamais l’enfant que j’ai été. Ne fait-il pas obstacle à ma liberté ? Car ce que j’ai fait, je ne peux pas ne pas l’avoir fait. Le passé est donc encombrant, et il me renvoie à la mortalité de la condition humaine. Le passé est ce qui pèse sur moi ou sur un peuple : que de choses nous voudrions ne pas avoir faites et tenir cachées ! La mémoire ne rend-elle pas, alors, l’homme malheureux ?
Ne faudrait-il pas alors louer l’oubli et chercher à détruire la mémoire ?
 
b) La mémoire, faculté superflue
Cf. Thèse de Nietzsche in Seconde considération inactuelle. Notre curiosité exagérée pour le passé est, selon lui, néfaste à la vie, considérée comme valeur suprême. Nietzsche décèle dans nos idéaux une haine profonde envers la vie (cf. haine du corps, exigence de maîtriser les plaisirs, etc. …). Or, la vie, comme force vitale, est une puissance de création. Conséquence : la civilisation fondée sur de tels idéaux, est nihiliste, dans la mesure où la vie, n’a plus de sens, elle est absurde.
Or la mémoire est-elle bien utile à la vie ? Pour répondre, Nietzsche compare l’homme et l’animal : si la mémoire est constitutive de l’homme et le différencie de l’animal, c’est pour son malheur. En effet l’animal, lui, ne retient rien, d’où une opposition entre l’homme, malheureux, et l’animal, heureux. La mémoire est donc une faculté négative. L’homme doit alors, non pas imiter l’animal mais cultiver une faculté en apparence négative : la « capacité à oublier ». C’est l’oubli, non la mémoire, qui a une fonction vitale.
 
c) Critique de l’histoire
Nietzsche critique alors l’histoire comme connaissance du passé (qui suppose la mémoire) et toute activité humaine qui suppose la mémoire du passé comme fondement. Ainsi l’histoire monumentale, qui cherche dans le passé des modèles pour agir avec grandeur surestime le passé et dévalue le présent. Elle est donc néfaste à l’action et s’oppose en ceci à tout progrès. De même l’histoire critique qui cherche à dépasser le présent en critiquant la tradition : elle nie l’enracinement dans le passé, on se croit supérieur aux anciens. Les remèdes, selon Nietzsche, à cette maladie, de l’histoire sont l’anhistorique (art et force de pouvoir oublier) et le suprahistorique (la religion et l’art comme attachement éternel). Modèle de Nietzsche : la culture grecque. La culture, pour Nietzsche, n’est pas faite de connaissance, mais de vie, de vie supérieure. Les Grecs l’ont cultivée en mettant les artistes au-dessus de tout (alors qu’aujourd’hui on vénère la science). L’art crée, invente l’avenir, tandis que la science, comme reproduction, est tournée vers le passé. Il faut donc rejeter la culture savante au profit d’un renouveau artistique et moral.
Mais Nietzsche n’est-il pas ici en train de prendre pour modèle la grandeur passée de la Grèce ? Or Nietzsche ne critique pas l’histoire monumentale en soi, mais seulement l’usage qu’on en fait. Pour lui, l’histoire est un vaste ensemble d’expériences tentées : il s’agit de percevoir alors dans l’histoire les possibilités d’avenir qu’elle découvre.
Mais dès lors n’y a-t-il pas de bons usages de l’histoire ? N’est-elle pas essentielle à l’homme ? En ce sens, l’intérêt pour le passé n’aurait-il pas une valeur positive ?
 
B)       Des bons usages de l’histoire
 
I. L’utilité de l’histoire
 
a) Les leçons de l’histoire
Cf. Machiavel. L’Italie est divisée, à son époque, par des conflits de puissance. Machiavel va donc chercher pour l’Italie, la liberté et l’unité perdues. Pour ce faire, il va se tourner vers l’histoire.
Il écrit pour donner des conseils aux princes, il leur enjoint de tirer les leçons du passé, afin de ne plus répéter les mêmes erreurs que leurs prédécesseurs. Il se tourne ainsi vers les origines de Rome et, plus précisément, la chute de l’Empire Romain, afin de voir comment on peut faire pour sauvegarder un Etat. L’étude de Rome montre, en effet, les causes de la déchéance d’un Etat. Mais elle montre aussi comment on institue et fonde un Etat.
Le but est alors de redonner à la cité les bases politiques qui lui font défaut. Leçon essentielle ici : l’acte de fondation s’impose, si on ne veut pas voir la cité s’effondrer sous les divisions internes et la violence extérieure. Donc les causes qui ont permis à Rome de prospérer, si elles sont adaptées à l’actualité, peuvent rendre à l’Italie sa prospérité. On peut donc tirer des leçons de l’histoire. Celle-ci nous apprend à ne pas répéter les erreurs du passé, elle nous sert même à construire l’avenir, en nous permettant d’agir de façon plus lucide. 
 
b) L’histoire peut servir à la connaissance du genre humain
cf. J. de Romilly, le trésor des savoirs oubliés : elle nous montre que nous rencontrons les valeurs fondamentales pour l’homme dans les textes du passé, littéraires ou historiques et, à force de les fréquenter, nous nous les approprions, en faisons une seconde nature. Donc connaître le genre humain et se former soi-même, enrichir sa vie intérieure.
On peut donc opposer à Nietzsche que la culture, l’intérêt pour le passé n’est pas opposé à la vie : la culture, le sens historique n’amoindrissent pas la vie, mais la perfectionnent.
 
II. L’histoire est-elle simplement utile ?
 
a) Peut-on vraiment tirer des leçons de l’histoire (cf. Hegel) ?
Le genre humain existe-t-il ? L’homme est-il le même à toutes les époques ?
De plus, les circonstances actuelles sont-elles les mêmes que celles qui ont été à l’origine d’un événement passé ? L’histoire n’est-elle pas la science du singulier ? Si l’histoire peut parfois bégayer, elle ne se répète jamais à l’identique. Croire que les circonstances sont les mêmes, c’est croire que le temps est, non pas linéaire, mais circulaire. Si tout recommence sans cesse, il n’y a plus d’histoire ! Enfin, il y a urgence dans l’action : il vaut donc mieux s’attacher à ce qui se passe qu’au passé. L’histoire, comme changement et singularité, ne peut donc fonder aucune réelle leçon.
 
B) L’utilité et la valeur
Mais même si l’histoire n’est pas utile, est-il pour autant « inutile » de s’intéresser au passé ?
Ne faudrait-il s’intéresser qu’à l’actualité ?
Qu’est-ce que l’utilité ? Est utile une chose qui me sert à faire quelque chose (la nourriture m’est utile si je veux me maintenir en vie).
Par rapport à cela, les connaissances « gratuites », qui ne servent à rien de concret ( comme l’argent, compter, par ex) sont donc inutiles. Sont-elles pour autant sans valeur ? La valeur ne serait-elle pas plus haute que l’utilité ? L’utilité, comme étant ce qui concerne la satisfaction des besoins, n’est-elle pas ce qui attache l’homme au règne naturel, animal ? Or s’adonner à des activités inutiles comme faire de la philosophie, n’est-ce pas s’arracher à l’animalité pour accéder à l’humanité ? Une connaissance inutile peut donc avoir de la valeur en contribuant à l’émergence de l’humanité en nous !
En ce cas, avec la mémoire et l’intérêt pour le passé, ne sommes-nous pas en présence d’une dimension transcendante de l’homme par rapport à la nature ?
 
C)       Sans rappel du passé, serions-nous des personnes ?
 
Maintenant que nous savons qu’il ne faut pas confondre utilité et valeur, et que des activités peuvent être porteuses d’une grande valeur, il va falloir voir en quoi l’intérêt pour le passé, et la mémoire ont, pour l’homme, une grande valeur.
 
Repartons de Nietzsche et questionnons :
·         Vivre dans l’instant procure-t-il le bonheur ?
·         Peut-on être conscient de soi-même sans mémoire ?
·         Peut-on connaître quoi que ce soit sans mémoire ?
 
I. Mémoire et identité personnelle
 
Imaginons un homme sans mémoire : aurait-il une identité ? Que vivrait-il, en effet, sinon une suite d’instants isolés, dénués de toute signification ? La mémoire n’est-elle pas alors le lien entre tous les moments de mon existence ?
Donc un individu sans histoire n’est rien. De même pour une société…
 
a) La mémoire et l’identité personnelle
cf. Locke : pour lui, la mémoire n’est rien d’autre que la conscience elle-même : elle est la conscience de nos actes et pensées passés et, plus précisément, la conscience que ce passé ne fait qu’un avec le présent, que moi qui ai pensé telle chose ou agi ainsi est le même que celui qui aujourd’hui fait autre chose ou pense autre chose.
En ce sens, la mémoire fait de moi une personne, ayant une identité, malgré les oublis et pertes, qu’elle implique.
 
b) S’intéresser au passé n’est pas inutile
Il faut donc s’intéresser au passé et l’évoquer puisque, sans lui, nous ne sommes rien. Si la mémoire fait notre identité personnelle, nous perdons un peu de nous-mêmes chaque fois que nous oublions des bribes de notre histoire.
Cf. psychanalyse : retrouver le passé oublié (refoulé) afin d’être à nouveau soi.
Mais est-ce à dire que nous devons tout nous rappeler ? Non : il faut nous rappeler de ce qui fait de nous des personnes et non pas de tous les détails accidentels qui jalonnent notre existence…
 
c) Deux conséquences sur la nature de la mémoire
 
·         Le dialogue constructif de la mémoire et de l’oubli
L’oubli, n’est pas comme le pensait Nietzsche, l’autre de la mémoire, car la mémoire est sélective. Elle oublie ce qui n’est pas important, pour notre identité, mais aussi pour nos besoins actuels. Comme faculté de sélection, la mémoire nous permet de vivre, elle sert donc la vie (une mémoire totale n’est pas possible, de même qu’une histoire totale).
·         Le passé n’est pas un passé figé
Le passé n’est pas paradoxalement, passé : il est présent dans chaque moment de notre existence. C’est un passé intégré au présent et tendu vers le futur. Le passé est une réalité dynamique, non figée. La mémoire également.
Cf. le temps, flux continu, n’est pas statique, mais dynamique. Le passé n’est donc pas reclus dans un lieu, il n’est pas mort : il continue à informer le présent, qui serait mort sans le passé pour lui donner une épaisseur. Passé, présent, avenir ne sont donc qu’une même réalité, qu’on scinde artificiellement, pour nos besoins. D’un côté, le passé survit dans le présent, de l’autre l’avenir conditionne certes le présent, mais aussi jusqu’au passé le plus reculé. Ce qui vient modifie le sens de ce qui a été et de ce qui est.
 
Conclusion
Il faut donc cultiver notre mémoire, et le passé, sans quoi on abandonne une des dimensions essentielles de l’humanité. La mémoire, constituant l’identité d’un individu, est aussi, sous la forme de l’histoire, ce qui fait l’identité d’un peuple. En ce sens, la commémoration, quand on n’en abuse pas, est un acte important.
 
 
 
 
 

Publié dans la culture

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