Diderot

Publié le par lenuki

 

L'énergie de la pensée, par Patrick Samzun

LE MONDE DES LIVRES | 20.03.08 | 11h59



Diderot philosophe, star des Lumières, toujours cité en bonne position aux côtés de Voltaire et de Rousseau, reste méconnu chez les philosophes et ignoré de l'enseignement de la philosophie en terminale. Absent des cours et des manuels, il déserte les examens. La faute à qui ? A nous enseignants, bien sûr, formés à l'occulter et à le recouvrir du vieux bois qui reste d'une philosophie morte. Car qu'enseigne-t-on en terminale ? Le catéchisme et la moraline rousseau-kantienne : conscience instinct divin, liberté transcendantale, devoirs sacrés - toute la panoplie du citoyen vertueux.

Alors ça détonne et ça déménage, quand on sort d'un vieux sac poussiéreux un bout de lettre (la Lettre à Landois) qui dit que "le mot liberté est un mot vide de sens" et qu'il n'y a par conséquent "ni vice ni vertu".

"Mais quoi, les violeurs pédophiles multirécidivistes sont bien vicieux, non ? il faut les punir, les enfermer !"

Vient alors la justification - et le vice de raisonnement : ces gens sont mus par des instincts vicieux, ils ont ça en eux, génétique et irrépressible.

"De quoi les blâme-t-on alors, répliquerait Diderot, s'ils ne sont ni libres ni responsables ?"

On voit où nous entraîne le flux de cette pensée : à désenfler nos boursouflures morales, sans pourtant trouver refuge dans l'ironie sceptique ou le nihilisme.

La pensée de Diderot palpite en effet d'une énergie affirmative : on peut être athée, matérialiste, et vertueux. Il suffit d'énergiser la vertu et de la ressourcer dans le dynamisme de la nature, qui nous pousse à rechercher ce qui nous est utile. "L'utilité particulière et le bien général." (Le Supplément au Voyage de Bougainville.)

Voilà une belle façon de refonder la morale par-delà le moralisme. Comment expliquer dès lors qu'on l'enseigne si peu ? Après tout, Spinoza dit à peu près la même chose, sans subir de censure.

C'est que Diderot perturbe aussi par son style : refusant le format du discours dogmatique, il préfère les formes libres et le ton enjoué de la conversation. Diderot n'a pas rédigé de traité philosophique, mais des expériences littéraires de pensée. Sa pensée, malicieuse, s'y essaie au cours d'un dialogue (Le Neveu de Rameau), d'un récit redoublé de voyage (Supplément) ou même dans le décousu d'un rêve (le célèbre Rêve de d'Alembert). Étrange et admirable pratique qui enchâsse, décale et démultiplie la voix du philosophe, pour faire vibrer sa sensibilité, déployer toutes ses harmoniques.

Penser, pour Diderot et avec lui, c'est expérimenter ; cela implique donc toutes formes de procédés et de processus qui permettent d'avancer et de tester des hypothèses, concernant la science, la morale ou l'ontologie. L'imagination n'y est pas l'ennemie de la raison, mais son jaillissement, sa profusion, sa puissance ludique.

Belle leçon pour les élèves et l'institution qui trop souvent s'acharnent à les séparer.


Patrick Samzun est professeur de philosophie au lycée Frédéric-Faÿs de Villeurbanne.

 

 

Entretien avec Elisabeth Badinter

Diderot : l'art de se faire entendre

LE MONDE DES LIVRES | 20.03.08 | 11h59  •  Mis à jour le 20.03.08 | 11h59


Quelle est la place de Diderot et de son oeuvre dans votre itinéraire intellectuel ?

Dans les années 1960, les apprentis philosophes sont peu curieux de Diderot. Elevés au lait du marxisme, du structuralisme et du culturalisme, nous sommes en quête de corpus systématiques, aux antipodes de la philosophie diderotienne. D'ailleurs, celui que Voltaire a surnommé "Le Philosophe" ne nous apparaît plus comme tel. Certes, on salue toujours le patron de l'Encyclopédie, mais de loin, sans réelle curiosité pour l'oeuvre. Nous ne sommes pas prêts à nous immerger dans cette pensée protéiforme, paradoxale, sceptique et dispersée dans des textes inattendus. On préfère Du contrat social ou l'analyse althussérienne de Montesquieu qui nous rassurent : plus structurés, plus sérieux, plus rigoureux. A nos yeux aveugles, Diderot est d'abord un romancier et un conteur de génie. On attend sagement le temps des vacances pour lire La Religieuse et Les Bijoux indiscrets. On se régale de sa plume libertine, pleine de brio et de fantaisie, mais on ignore le reste avec une regrettable désinvolture.

Tout change après mai 1968. La question de la sexualité est au coeur de nos préoccupations. Le corps, le désir, la jouissance sont devenus sujets de philosophie. On découvre l'oeuvre du Marquis de Sade et la tyrannique loi du désir. Pour ma part, je préfère commenter avec mes élèves de terminale Le Rêve de d'Alembert et la Suite de l'Entretien. Quelle merveille qu'un philosophe - contemporain de Rousseau - raye allégrement la chasteté du catalogue des vertus, plaide pour la masturbation en l'absence de partenaire, fustige la frustration sexuelle sous toutes ses formes et pour finir fait l'éloge de l'homosexualité ! Le tout comme un hommage rendu à la nature, une réconciliation avec la vie. Sa gaieté, sa liberté de ton et la simplicité du propos m'enchantent. A l'opposé de Sade dont la lecture me donne nausée et cauchemars, le matérialisme de Diderot et sa morale si contemporaine emportent mon adhésion intellectuelle et, j'ose le dire, ma sympathie.

"Sympathie" : voilà un mot peu orthodoxe pour désigner une complicité philosophique. Rien de tel ne viendrait à l'esprit pour évoquer Aristote ou Hegel, Platon ou Marx. En lisant Diderot, je comprends que pour accéder à la raison de son interlocuteur, il faut tâcher d'établir une relation égalitaire avec lui. Que le philosophe qui prend la pose du haut de son piédestal, qui assène, qui décrète et invente un langage à son seul usage, crispe les cerveaux au lieu de les ouvrir. Il est vrai que Diderot n'est pas un maître, mais un frère. Avec lui, on participe à la conversation. On l'écoute en souriant, même si l'on est en désaccord avec son propos, ce qui est mon cas lorsque je lis son essai Sur les femmes. Mais on peut bien être en opposition avec lui, on l'aime toujours. Diderot ou l'art de se faire entendre...

Quel est le texte de Diderot qui vous a le plus marqué, nourri et pourquoi ?

A part ses tout premiers essais philosophiques et son théâtre qui m'ennuient, je relis régulièrement ses contes et ses romans avec toujours le même bonheur, y compris son testament philosophique, plaidoyer pro domo souvent empreint de colère et d'injustice (postures peu philosophiques, mais si humaines !) qu'est l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron. Pourtant, étrangement, aucun de ces textes n'a eu sur moi l'influence de sa Correspondance qui raconte la vie du philosophe au jour le jour. Il est vrai qu'elle apprend moins à penser qu'à vivre. Mais l'universalité diderotienne est là tout entière. L'homme qui se révèle au fil de ses lettres, notamment à Sophie Volland, est de tout temps et de tout lieux. Bon et méchant, généreux et égoïste, amoureux et sensuel, honnête et menteur, libre et obséquieux, aveugle et lucide. Là, nulle ambition démonstrative, mais le dévoilement le plus précis possible de tous les recoins du coeur humain. Un témoignage sans prix sur l'humanité. Avant que d'apprendre à mourir, on oublie souvent que la philosophie doit nous apprendre à vivre. Pour le matérialiste athée qu'est Diderot, la vie après la mort n'a aucun sens. Notre devoir est donc de vivre, et de vivre le moins mal possible. Le sage qui hante les philosophes de l'Antiquité est ici réduit à néant. Même si les objectifs affichés sont toujours les mêmes, l'amour du vrai, du beau et du bon, Diderot fait s'effondrer la statue du commandeur. Nous voilà libérés d'exigences au-dessus de nos forces. Dorénavant, nous nous contenterons, comme lui, de plaider l'indulgence, pour nous-mêmes et pour les autres, et l'on ne s'en portera que mieux.

Selon vous, où cet auteur trouve-t-il aujourd'hui son actualité la plus intense ?

Depuis la chute du mur de Berlin, nous partageons avec Diderot une véritable défiance à l'égard du dogmatisme. Mais contrairement à lui qui a mis de la folie et de la gaieté dans la matière, notre matérialisme contemporain est aussi lugubre qu'anxiogène. On se méfie des dogmes, mais on veut croire à un monde meilleur. Les croyants y trouvent prétexte au renforcement de l'orthodoxie. Les autres ressentent le besoin de nouvelles utopies et de nouveaux paradis. Bref, nous sommes en manque d'espérances. Faute d'une pensée philosophique forte (mais peut-être la philosophie est-elle morte sans que l'on s'en aperçoive !), les religions font un retour en force pour occuper la place laissée vide par la raison. D'autant plus aisément que jamais la science n'a eu plus mauvaise presse depuis deux siècles. Suspectée du pire par les écologistes, castrée par notre cher principe de précaution, l'activité scientifique a été mise sous haute surveillance. D'ailleurs le "progrès scientifique" qui soulevait l'enthousiasme de Diderot et même encore celui de nos parents ne suscite plus qu'un intérêt médiocre. A quoi bon vivre plus vieux si l'on vit mal ? Insensiblement, sans en prendre suffisamment conscience, nous ouvrons toutes les portes qui mènent à l'aliénation. Nous voulons ignorer que la soumission volontaire à l'irrationnel se transforme bien vite en une servitude insupportable.

Les hommes des Lumières, et Diderot en particulier, se sont battus comme des lions pour éloigner l'homme et le citoyen de la tentation des chimères et le sortir des griffes des religieux. Mais la caste des croyants n'ayant jamais totalement renoncé à régir le monde et nos esprits, il suffirait de leur entrouvrir la porte pour qu'on ne puisse plus la refermer avant longtemps. Qui ne voit l'oppression des femmes musulmanes sous la charia ? Les pressions insidieuses qui menacent l'avortement ? L'autocensure permanente quand il s'agit des religions ? L'interdiction du blasphème sous peine de procès, ou pire, de fatwas ? Diderot a connu la prison de Vincennes pour s'être moqué des autorités, et toute sa vie il a craint d'y retourner. Mais cela ne l'a pas empêché de fourbir l'arme redoutable qu'est l'Encyclopédie contre les marchands d'illusions et de superstitions. Nous voilà contraints de reprendre ce combat que l'on croyait définitivement gagné. A défaut de posséder son génie intellectuel et sa verve inimitable, au moins ne le trahissons pas. Souvenons-nous des leçons de notre frère Diderot. Il y va de nos libertés.

 

Propos recueillis par Jean Birnbaum


Repères

Né à Langres en 1713, mort à Paris en 1784, Denis Diderot, issu d'un milieu modeste, après de brillantes études, fait toutes sortes de métiers pour subvenir à ses besoins : traducteur, correcteur, précepteur, éditeur... Il ne connaît une relative aisance qu'à la cinquantaine, quand Catherine II de Russie lui achète sa bibliothèque en viager. Chef de file des Encyclopédistes, artisan et promoteur de la diffusion des Lumières, il a toutefois préservé sa sécurité en refusant de publier les ouvrages où il professe un matérialisme athée qui lui aurait valu un emprisonnement.

Son oeuvre est considérable en volume comme en diversité. Car ce philosophe désireux de rendre la philosophie populaire a touché à tous les genres, du traité au dialogue, du roman au pamphlet, du théâtre au poème. Il a donné aux idées de son temps un ton et une tournure qui n'appartiennent qu'à lui et qui signalent un grand styliste, appartenant de plein droit à la littérature autant qu'à la pensée.

Dans le domaine des idées, sa plus grande originalité réside sans doute dans sa conception hardie d'une sensibilité de la matière, qu'il ne peut imaginer inerte. Il soutient, en particulier dans Le Rêve de d'Alembert, que toutes les molécules sont animées de sensations et de pensées, plus ou moins ou moins élaborées selon les cas...

Styliste, visionnaire, vulgarisateur, Diderot fut également, par certains aspects, un maître à vivre, dont la sagesse enjouée est toujours proche.

 

 

 

Publié dans philosophie auteurs

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