Le Banquet de Platon

Publié le par lenuki



 I: Problème central de l'œuvre.

            Dans ce récit d'un banquet, rapporté par Apollodore, auquel vont prendre part plusieurs grands noms de la Grèce antique tels que Socrate ou Aristophane, nous sommes les témoins d'une tâche plus que délicate. Cette tâche consiste en un éloge à Eros, dieu de l'amour, dans un premier temps, puis en une recherche de ce qu'est l'amour, une tentative de définition de l'amour et du désir. Chaque convive, guidé par ses propres désirs, fera partager aux autres ses conceptions sur le sujet.

             Au point de vue philosophique ce texte est d'une grande valeur car, sous ses allures de récit de beuverie, il réussit, grâce au génie narratif de Platon, à nous guider vers la vraie définition de l'amour, donnée par Socrate lui-même. Il faut voir en la succession des discours une progression de la pensée philosophique vers la vérité.

II : Démarche interne de l'œuvre.

 

            Le Banquet est donc un dialogue philosophique constitué par une suite de discours prononcés par les différents convives de ce banquet. A ce banquet nous n'assistons pas directement. En effet ce récit nous paraît lointain car en lisant Platon, nous écoutons Apollodore nous rapporter ce qu'Aristodème a lui-même entendu pendant cette soirée.

            Le texte commence donc par une explication par Apollodore de ce que fut ce banquet auquel il n'a pas assisté. Il conte donc à son interlocuteur, et à nous, ce qu'Aristodème lui a rapporté. Ceci permet à Platon de mettre en place la dimension de ce banquet car il a dû être intéressant s'il se transmet ainsi, de personne à personne. Apollodore nous conte ensuite les circonstances du banquet, donné par Agathon pour célébrer son dernier succès théâtral. La suite du banquet est alors une succession de discours que nous allons exposer dans l'ordre.

            Le premier discours de la soirée est celui de Phèdre, car il est celui qui a eu l'idée de faire un éloge à Eros. Son éloge nous propose une conception de l'amour superficielle sur le plan philosophique mais montrant une grande aisance de la rhétorique. En effet, il faut mentionner que Phèdre est un élève des sophistes Protagoras et Lysias. Cette conception simpliste, faisant d'Eros le plus grand des dieux, source de tous les biens et bonheurs, n'est néanmoins pas à écarter en ce qu'elle expose les idées les plus communément reçues sur le sujet.

            Le second discours, celui de Pausanias, amant d'Agathon, n'est en fait pas vraiment le second dans le fil de la soirée. Aristodème nous dit bien qu'il y a eu d'autres discours entre ceux de Phèdre et de Pausanias mais il ne se souvient de ce qui y fut dit (« Aristodème, ne se souvenant guère de ce qu'ils avaient dit, les passa sous silence et me raconta le discours de Pausanias »). Nous pouvons nous douter que ces discours ne furent pas d'un grand intérêt philosophique et c'est pourquoi Platon ne nous les raconte pas. Dans son discours, Pausanias développe une théorie qui distingue deux amours. D'un coté l'amour gouverné par celle qu'il appelle Aphrodite vulgaire, fille de Zeus et de Dioné, de l'autre l'amour gouverné par l'Aphrodite céleste, née d'Ouranos et de l'écume de la mer. Pour Pausanias, l'amour issu de la première sus-nommée ne mérite pas un éloge car il est l'amour des gens de basse condition, étrangers à l'âme et à l'intelligence, dont l'amour est brutal et charnel. Il estime que seul l'amour inspiré par Aphrodite céleste est louable. Pour lui, c'est cet amour qui inspire l'amour d'hommes mûrs  pour de jeunes garçons. Il revendique donc un respect pour l'homosexualité, chose qu'il estime bafouée chez ceux qu'ils appellent les barbares. Pour lui, cette homosexualité respectable est intellectuelle et s'attache au beau.

            Le troisième discours n'est pas non plus vraiment le troisième. En effet, après l'éloge de Pausanias était prévu celui d'Aristophane  mais pris d'un hoquet, il ne peut accomplir sa tâche et laisse donc son tour à Eryximaque. Cette indisponibilité d'Aristophane apporte tout d'abord une dimension comique à cet instant de l'œuvre. A-t-il trop bu ? Trop ri du discours précédent ? Toujours est-il que son éloge est remis à plus tard. Eryximaque, médecin de profession va donc nous exposer sa conception de l'amour. Pour lui, l'amour est synonyme d'équilibre et de concorde. En effet, pour lui Eros rapproche les opposés pour les unir. Il prolonge donc la thèse de Pausanias en disant que par exemple « la matière organique contient les deux Eros ». Il en veut pour preuve que le chaud et le froid en se rapprochant donnent une chaleur bonne pour la santé.

            S'en suit alors le discours d'Aristophane. Grâce à on ne sait quelles méthodes, son hoquet a cessé et il peut donc prononcer son éloge à Eros. Il ne faut pas oublier qu'Aristophane était un poète comique, généralement attaché aux allusions salaces. Or dans son discours, il s'exprime tel un philosophe. Pour lui, il existait un troisième sexe, les androgynes, qui était comme le rassemblement de deux personnes, d'une forme ronde telle la Lune leur mère, astre tenant du Soleil et de la Terre. Ces êtres ne craignaient rien, pas même les dieux. Pour les punir, Zeus les coupa en deux parties par le milieu. Notre nombril est la trace de cette séparation. Pour Aristophane chaque homme est alors une moitié à la recherche de son autre moitié. Le désir est donc cette quête qui nous pousse à rechercher notre moitié, l'être qui nous correspond le mieux. Certes, nous ne voyons pas ici un éloge à l'amour mais ce discours touche chacun d'entre nous en ce qu'il nous rappelle des émotions ressenties lorsque l'on croit avoir trouvé cette moitié.

            Le discours suivant est celui d'Agathon. Il décide de faire un réel éloge à l'amour, en lui attribuant toutes les vertus. Il fait donc d'Eros un dieu jeune, beau, heureux et bon. Son discours, quoique bien tourné et plein de citations intéressantes, n'arrive néanmoins pas à atteindre une réelle dimension philosophique et se cantonne à un éloge sans intérêt.

            Le discours suivant doit être celui de Socrate. Contrairement à ses prédécesseurs qui ont fait un réel panégyrique à l'amour en lui attribuant toutes les qualités, Socrate ne veut  dire que ce qu'il croit pouvoir s'approcher de la vérité. Pour lui, l'amour ne possède pas nécessairement toutes les qualités qui lui ont été attribuées, et c'est ce qui expose dans son discours. Dans son intervention, Socrate nous rapporte un dialogue qu'il eu avec Diotime, prêtresse de Zeus Lycien en Arcadie. Dans ce dialogue, où Diotime apparaît comme le « Socrate de Socrate », Diotime et Socrate vont essayer de savoir en quel sens l'amour n'est ni beau ni bon, c'est à dire de dégager la nature véritable de l'amour. Pour Diotime, Eros n'est ni un dieu, ni un mortel, mais un « grand génie ». Il est le fils de Poros (l'Expédient) et Pénia (la Sagesse) . Par son père il est donc rusé, imprévisible et par sa mère, il est tout sauf beau. Il meurt chaque jour pour mieux se relever, ne réussit jamais mais persévère toujours, arrivant souvent lorsque l'on ne l'attend pas. Pour Socrate, l'amour passe par la beauté. Cette beauté n'est pas la beauté physique mais se rapprocherait plutôt de la vérité, du vrai.

  Le discours de Socrate est suivi par l'arrivée d'une bande de fêtards menée par Alcibiade. Sensiblement sous l'effet de l'alcool, Alcibiade paraît très remonté contre Socrate dont il est amoureux. Eryximaque lui propose alors de faire un éloge de Socrate, ce qu'il accepte. Dans son éloge, on sent tous les ressentiments d'Alcibiade envers Socrate. En effet ce dernier a refusé ses avances malgré ses diverses ruses employées, ce qui semble l'avoir vexé. Ceci confirme ce qu'a dit Socrate sur l'amour et ses ruses. En fait, Alcibiade en faisant l'éloge de Socrate, fait l'éloge de l'amour. Il dévoile tous ses sentiments directement à Socrate pour le forcer à se découvrir, à se livrer.

            La suite du banquet n'est plus qu'alcool et fête et se terminera dans le sommeil pour la plupart, dont Aristodème. Seul Socrate sera encore debout....

 

III :concepts importants de l'œuvre.

            Le Banquet se présente primairement comme un éloge à Eros, le dieu de l'amour. Il paraît donc important de définir ce que Platon entend par éloge. Dans cet ouvrage, l'éloge apparaît plus comme une explication, une définition de l'objet dont on prononce l'éloge. Ici, on aura noté qu'en plus de faire d'Eros un grand dieu, les personnages de l'œuvre cherchent aussi à découvrir, à expliquer le fond de la nature d'Eros, avec plus ou moins de succès. Il faut donc voir ici l'éloge comme la présentation par l'orateur de sa conception de l'objet de son discours.

            En tant qu'objet des différents éloges du banquet, Eros tient une place importante dans cette soirée. Pour Phèdre, il est un des dieux les plus anciens, les plus puissants, pour Pausanias et Eryximaque il est le fidèle compagnon d'Aphrodite. Aristophane en fait le dieu « le plus humanitaire, l'adjuteur des hommes et le médecin guérisseur de tout ce qui empêche l'humanité d'atteindre la félicité suprême », Agathon, un dieu jeune et beau, source de bonheur, tandis que pour Socrate il est un « grand génie ». Ces différentes conceptions montrent qu'Eros n'a pas une origine et une définition sur laquelle tout le monde s'accorde mais pour tout le monde, une chose est claire : il est l'Amour.

            L'amour est en fait le sujet central du Banquet. Pour avoir la définition de l'amour selon Platon, il faut logiquement se tourner surtout vers celle de Socrate, les conceptions des autres intervenants n'allant pas suffisamment au fond du problème. Pour Socrate, l'amour paraît indissociable du concept de désir. Le désir, d'après lui, ne se limite pas à une simple envie de quelque chose. Le désir agit plutôt comme un intermédiaire entre « vouloir » et « ne pas avoir ». Le désir amoureux est alors figuré par Eros, « messager et interprète des hommes pour les dieux et des dieux pour les hommes ». Pour Socrate, l'amour serait « le désir de posséder perpétuellement ce qui est bon ». Il s'exprime dans le manque, non pas manque de ce que nous n'avons pas mais manque de ce que nous ne sommes pas. L'amour est donc un dépassement de soi pour tendre vers le beau, vers la beauté. Il doit suivre une progression, passant de l'amour des belles âmes, puis par celui des belles-actions pour finalement accéder à la contemplation du Beau en soi, beauté divine et éternelle. Cette recherche de l'éternité passe par le prolongement, « la création dans la beauté ». Ceci s'exprime par exemple dans la formation dans l'amour de la pensée de jeunes beaux garçons par des hommes d'âge mûr. Ainsi la vérité se transmettra perpétuellement. Ainsi les hommes recherchent toujours « la beauté dans laquelle ils pourront engendrer ». L'amour est alors un chemin qui tend à nous conduire à la Beauté.

 

IV :intérêt philosophique du texte.

 

            La lecture du Banquet nous confronte à la résolution d'un mystère omniprésent : la nature de l'amour. Dans ce dialogue, Platon s'oppose aux conceptions communes de l'amour qui confondent amour et objet de l'amour. L'amant recherche chez l'aimé la beauté mais cet amant n'est pas nécessairement beau, ni même son amour. Cette conception nous éclaire dans la vision de l'amour et nous oblige à remettre en question toutes nos idées sur le sujet.

            Les conceptions communes de l'amour et du désir amoureux sont bousculées par le discours en ce que Socrate soit les réfute, soit les approfondit, les développe pour tendre vers sa thèse finale. Le Banquet a eu une profonde influence sur le mouvement néoplatonicien de la Renaissance, à cause du rôle initiatique qu'il attribue à l'amour et à la beauté. Cette notion n'est d'ailleurs pas évidente en ce que l'on confond souvent la beauté avec la beauté physique et l'initiation avec les expériences de la vie.

            La lecture de cet ouvrage pousse aussi à s'interroger sur d'autre sujet, tels que l'homosexualité ou la pédérastie. Platon tente de justifier ces comportements par la recherche de la beauté et le désir de faire perdurer cette beauté en occultant quasiment la chair. Ces comportements ont-ils lieu seulement dans une optique de transmission de la beauté ? Pourquoi cette transmission ne pourrait-elle pas se faire avec les femmes ?

            Les réponses de Socrate aux problèmes développés semblent s'approcher de la vérité toute entière tellement son argumentation ne laisse aucun doute en suspend.

            Cette apologie de l'amour nous permet donc de voir avec un œil nouveau les mécanismes complexes de l'amour et du désir.

 

Publié dans textes oral

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