Le langage

Publié le par lenuki

 

 

Pourquoi parlons-nous ?

En premier lieu, parce que l'homme est le seul vivant capable de parole. Plus loin, le langage peut-être envisagé comme un  instrument de communication de nos pensées, il servirait à communiquer ce que nous voulons dire.

Ainsi, le langage (l'étymologie latine lingua désigne l'organe de la parole) doit être compris comme une faculté symbolique de constituer et de se servir d'une langue (une langue est le système d'expression et de communication propre à une communauté d'hommes) dont le but est d'exprimer la pensée. Le rapport langage/pensée est précisément au cœur de la réflexion philosophique.

Sans langage, pourrions-nous seulement penser ?

En quoi ce nous pouvons dire détermine-t-il ce que nous pouvons penser ?


Le langage et la pensée ne seraient-ils pas indissociables ?

 

Toutefois, il nous arrive parfois d'éprouver le sentiment que le langage est un instrument inadapté à l'expression d'une pensée dont la richesse semble incompatible avec les limites qu'il lui impose.

La pensée précède-t-elle chronologiquement son expression langagière ?

Le langage n'est-il pas parfois un obstacle, un mauvais instrument, pour la pensée ?

 

  • Le langage: instrument ou obstacle à la pensée?

 

Le rapport langage/pensée serait donc d'abord un rapport instrumental. Il faut s'interroger : un instrument est toujours lié à un usage, mais il peut être plus ou moins adapté à cet usage.

Quel genre d'instrument le langage pourrait-il être ?

S'il n'était pas l'instrument  idéal de la pensée, cela expliquerait alors la raison pour laquelle nous avons le sentiment, dans certaine circonstance, de ne pas pouvoir dire ce que nous pensons comme on le voudrait. Chaque fois qu'il existe un décalage entre ce que nous disons et ce que nous voulons dire, tout se passe comme si le langage commettait une trahison,  était une contrainte pour la pensée. « Ce n'est pas ce que je voulais dire », cette expression sous-entend deux choses : ce « vouloir dire » correspond à ma pensée ; je n'ai alors pas mal pensé mais simplement mal parlé ; également, si ma pensée n'est pas défectueuse, c'est qu'elle est totalement constituée au moment même où le langage cherche maladroitement à l'exprimer : il y aurait donc une antériorité de la pensée sur le langage, la pensée et le langage seraient deux facultés distinctes.

 

Tout le pensable ne serait donc pas dicible, il excèderait le dicible. Il y aurait donc de l'indicible pensable. Dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience, Bergson interroge : le langage est-il en mesure d'atteindre la réalité dans toute sa complexité ? Pour lui, au-delà des mots, existe un ineffable, une dimension mystérieuse qui échappe à toute expression verbale. Seuls les poètes parviennent à approcher cette immense  et imprécise vie silencieuse par-delà le langage. Dans ma vie intérieure, les éléments se fondent les uns dans les autres et demeurent inaccessible au langage. Ainsi,  selon Bergson, le langage n'est qu'un outil d'adaptation au réel incapable de traduire son infinie richesse et sa complexité. Le mot sépare, isole, analyse, alors que la vraie vie, concrète et fluide, flotte au-delà des mots. L'ineffable dont parle Bergson ne peut faire l'objet  que d'une intuition pure, il se donne à moi immédiatement et non par la médiation  d'un langage incapable de contenir sa richesse et sa profondeur.

Cependant, en vérité, comment se présente cet ineffable ?

Il est limité, donc ses contours sont incertains, indéfinis parce qu'infinis.

Ne serait-on point alors qu'une simple illusion ?

Cette richesse ne pourrait-elle pas s'identifier à de l'indétermination ?

Toute réalité ne doit-elle pas passer par des mots ?

L'antériorité de la pensée sur le langage n'est-elle qu'un vaste supposé ?

 

Repères conceptuels

 

Immédiat/Médiat

Il convient de distinguer ce qui est « immédiat », c'est-à-dire connu sans intermédiaire, de ce qui est précisément « médiat », c'est-à-dire connu par le biais d'un moyen, d'un intermédiaire, d'une médiation. A cette distinction conceptuelle, on peut ici en associer une autre :  « intuitif » se dit d'un mode de la connaissance immédiat ; ici, il désignerait ce qui est connu directement par la pensée sans la médiation du langage ; à « l'intuitif », on a coutume d'opposer le « discursif », qui renvoie à un mode de connaissance qui fait appel à la médiation de la raison, du raisonnement.

 

  • La pensée indissociable du langage

 

S'il nous arrive de faire l'expérience malheureuse de ne pas trouver « les mots pour le dire », il faut reconnaître que cette expérience est largement minoritaire dans notre quotidien. Le plus souvent, nous disons tout ce que nous avons à dire, nous n'avons plus rien à dire ; la pensée et le langage sont alors éprouvés comme formant un tout indissociable.

 

Hegel, notamment dans l'Encyclopédie des sciences philosophiques, a montré qu'il n'existe de pensée réelle qu'exprimée dans les mots. Seule la pensée exprimée est une pensée achevée ; ce que nous appelons indicible ou ineffable n'est tout simplement pas encore de la pensée réalisée et effective : la pensée ne se réalise que dans et par le langage. Dès lors, le langage n'est plus condition de réalisation. Il faut donc rompre avec le présupposé d'une antériorité de la pensée sur son expression langagière : la pensée n'existe pas tant qu'elle n'est pas exprimée, pensée et langage sont simultanés.

 

Plus loin, on peut même aller jusqu'à suggérer qu'une pensée achevée, c'est-à-dire formulée intérieurement, ne peut se réaliser et se développer que dans la mesure où elle connaît une formulation extérieure, qu'elle soit adressée à autrui. De Rousseau à Merleau-Ponty, en passant par Kant, les philosophes n'ont cessé de considérer que le progrès des lumières, le développement de la raison humaine, passaient inévitablement par la publicité des opinions et par le dialogue : cette pensée que j'exprime et qu'autrui découvre, peut faire l'objet d'une appropriation, d'un enrichissement ou d'une critique. Alors, seulement, elle se réalise pleinement.

 

  • Langage et linguistique

 

La linguistique est une discipline fondée en 1911 par Ferdinand  Saussure. La linguistique étudie la langue, celle qui permet de prendre la parole (la parole est une production verbale qui renvoie à une langue). Une langue est un système de signes. Un système est un ensemble dans lequel les éléments sont interdépendants ; un signe est, selon Saussure,  « le total résultant de l'association d'un signifiant et d'un signifié », autrement dit, l'unité d'une « image acoustique » et d'un « concept », une idée générale.

Ainsi, dans une langue, un son est associé à une idée. Le lien qui les unit est immotivé, arbitraire, ce qui explique la raison pour laquelle on n'a pas les mêmes signifiants d'une langue à l'autre.

 

Si une langue est toujours particulière, détermine-t-elle pour autant la pensée qu'elle exprime ? Une langue pauvre en signifiants est-elle une entrave, une limitation pour la pensée ? Même si l'on pense dans sa propre langue, la pensée ne saurait-elle ambitionner à l'universalité ?

 

Si ce que l'on peut dire délimite et organise  ce que l'on peut penser, alors on pourrait affirmer que la langue détermine la pensée. Benveniste a bien montré comment la structure  linguistique du grec ancien a prédisposé la notion « d'être » à une vocation philosophique et a favorisé l'émergence de la réflexion philosophique chez les Grecs. Cependant, prédisposer n'est pas déterminer. L'activité de l'esprit, l'essor de la pensée ne sauraient être ni favorisés ni empêchés par aucune structure linguistique particulière : s'il manque un signifiant à une langue pour exprimer un concept, ne suffit-il pas de l'emprunter à une autre langue ? C'est ce qu'il nous arrive régulièrement de faire. D'autre part, Benveniste souligne que les progrès de la pensée sont bien plus liés aux « capacités des hommes, aux conditions générales de la culture, à l'organisation de la société qu'à la nature particulière d'une langue ».

 

Ainsi la linguistique moderne confirme l'indissociabilité de la pensée et du langage : ce qui se conçoit bien doit en même temps pouvoir être énoncé clairement, il y a toujours un concept pour coïncider avec un signe. La profondeur de la pensée persiste dans l'expression langagière, elle s'y renforce et s'y développe. La langue ne cesse de s'enrichir et la pensée connaît un essor simultané.

 

 

TEXTE-CLE

 

Dans l'expérience du dialogue, il se constitue entre autrui et moi un terrain commun, ma pensée et la sienne ne font qu'un seul tissu, mes propos et ceux de mon interlocuteur sont appelés par l'état de la discussion, ils s'insèrent dans une opération commune dont aucun de nous n'est le créateur. Il y a là un être à deux, et autrui n'est plus pour moi un simple comportement dans mon champ transcendantal, ni d'ailleurs moi dans le sien, nous sommes l'un pour l'autre collaborateurs dans une réciprocité parfaite, nos perspectives glissent de l'un dans l'autre, nous coexistons à travers un même monde. Dans le dialogue présent, je suis libéré de moi-même, les pensées d'autrui sont bien des pensées siennes, ce n'est pas moi qui les forme, bien que je les saisisse aussitôt nées ou que je les devance, et même, l'objection que me fait l'interlocuteur m'arrache des pensées que je ne savais pas posséder, de sorte que si je lui prête des pensées, il me fait penser en retour. C'est seulement après coup, quand je me suis retiré du dialogue, et m'en souviens, que je puis le réintégrer à ma vie, en faire un épisode de mon histoire privée, et qu'autrui rentre dans son absence, ou, dans la mesure où il me reste présent, est senti comme une menace pour moi.

 

MERLEAU- PONTY, Phénoménologie de la perception, Gallimard, 1945, p. 403

 

 

 

 Dans ce texte, Merleau-Ponty montre comment, par le biais du dialogue, le langage permet d'instituer une communauté intersubjective: la communication avec autrui va favoriser les échanges sur fond de «terrain commun». Ce «terrain commun» est le monde que nous partageons, sur lequel nous avons sans doute des points de vue différents, mais qui est le nôtre. Ne faire «qu'un seul tissu» ne signifie pas que nos pensées sont identiques, mais simplement qu'elles s'entrecroisent comme les fils d'une trame dont le dialogue permet le tissage. Par ce dialogue, par le langage, autrui sort de la solitude et existe en tant que sujet pensant pour moi, il n'est plus alors «pour moi un simple comportement», un simple objet, mais mon alter ego (nos perspectives «glissent l'une dans l'autre») et en même temps ma différence (autrui).

 

  • L'expérience du dialogue avec autrui est aussi l'expérience d'une révélation: la confrontation des pensées est fructueuse, elle fait accoucher d'autres pensées dont on ne savait pas gros. Loin d'être un obstacle, une censure, autrui me libère des «pensées que je ne savais pas posséder», d'erreurs que j'ignorais et qui sont mises à jour à travers l'échange et la communication des pensées. Cette révélation, seulement possible par le dialogue, me donne alors à penser de nouveau et mieux.

 

Pourquoi autrui est-il « senti comme une menace pour moi » ? La pensée d'autrui à partir du moment où elle est verbalisée, est un défi à la mienne et ce, particulièrement lorsqu'elle se présente à moi sous la forme d'une critique, d'une remise en cause de mon jugement. C'est, cependant, de l'opposition des discours que naîtront de plus grandes, de meilleures idées, que la pensée pourra se réaliser pleinement. Même absent, autrui, parce que nous avons échangé des idées, continue d'inspirer mon raisonnement intérieur et à le faire progresser.

 

 

Publié dans la culture

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