Matière esprit
1. L'opposition matière / esprit est-elle une évidence du sens commun ?
Les connaissances scientifiques portent sur la réalité en tant qu'elle est susceptible d'être directement ou indirectement observée. Or cette approche scientifique et rationnelle de la réalité diffère des observations de l'expérience ordinaire. S'il est reçu de distinguer réalité matérielle et réalité mentale, les données immédiates de l'expérience commune ne sont pas nécessairement transposables en intuitions philosophiques ou en connaissances scientifiques : une rupture critique avec l'expérience naïve est toujours nécessaire si l'on veut aborder scientifiquement la distinction entre la matière et l'esprit. Pourtant, rien ne semble plus clair que la distinction entre un cadavre ou une statue qui, bien que ressemblant à un homme, ne pensent pas, et celle d'un homme qui pense, même s'il n'a que peu d'esprit. Mais comme dépassement des données immédiates du sens commun, la science ne saurait s'en tenir à ces évidences premières.
2. A quelles conditions la matière et l'esprit peuvent-ils être des objets de connaissance scientifique ?
Ni la science de la matière ni les sciences de l'esprit n'étudient la matière en général ou l'esprit en général. C'est à chaque fois en adoptant un point de vue précis et en découpant par la pensée un domaine déterminé de la réalité que les sciences étudient les phénomènes, qu'ils soient matériels ou mentaux. C'est là un travail qu'on peut décrire comme un processus d'objectivation qui implique une procédure de constitution spécifique de son objet. Ainsi le physicien étudie la nature sous un certain aspect (ex : pour la mécanique, les lois du mouvement). Il fera alors abstraction de toutes les autres qualités des objets en question et envisagera abstraitement les corps matériels comme s'ils n'étaient que des points géométriques sur un graphe ou des symboles dans une équation différentielle. Le physicien peut aussi s'intéresser à la structure de la matière et travailler sur l'hypothèse qu'elle est, au fond, de l'énergie. Dans une démarche voisine, mais distincte, le chimiste abordera son objet en retenant d'autres aspects (les propriétés de certains corps, leurs échanges, leurs réactions). Se donner la matière ou l'esprit comme objet d'étude implique, selon Bachelard, de rompre au moins avec un préjugé : celui qui pose en principe qu'étudier la matière serait avoir affaire à du simple. Il faut peut-être même en finir avec l'idée reçue selon laquelle les sciences de la matière auraient affaire à du simple et celles de l'esprit à du complexe.
B) Les fondements philosophiques de la distinction esprit / matière
1. Peut-on comprendre la relation de la matière et de l'esprit ?
Envisager la matière et l'esprit comme objets de connaissance rationnelle revient à essayer de découvrir les lois qui règlent leur fonctionnement respectif. Mais on se heurte ici à une objection de méthode. Sont-ce ou non les mêmes lois qui permettent de comprendre la structure et le fonctionnement de ces deux ordres de réalité ? Pour Descartes, la connaissance ne peut atteindre la clarté et la distinction en aucun domaine si elle confond les notions appartenant à ces deux ordres fondamentalement séparés. Si on pose comme principe fondamental, après Descartes et la tradition mécaniste, que la matière a pour caractéristique essentielle d'être étendue (grandeur, figure et mouvement), et que l'esprit ou la pensée est un ordre de réalité indépendant de la matière, inétendu et immatériel, alors comment comprendre les relations de ces deux dimensions de la réalité ? Le problème est posé spécialement à l'homme, parce que sa spécificité est d'être un composé d'âme et de corps, d'esprit inétendu et de matière étendue. En fait, pour Descartes, l'union de l'âme et du corps est un fait qui n'est guère susceptible d'être éclairci : l'union en l'homme de l'esprit et du corps n'empêche pas qu'on puisse avoir une idée claire et distincte de ce qui ne peut se connaître « qu'obscurément par l'entendement seul ».
2. La matière précède-t-elle l'esprit ?
Même si la raison exige de séparer radicalement la matière de l'esprit pour les connaître, la matière n'en demeure pas moins tout comme l'esprit une notion abstraite et, à ce titre, un produit de l'activité réflexive de l'esprit humain, laquelle ne peut en retour s'exercer qu'à partir d'une base matérielle. En ce sens, les deux notions se conditionnent mutuellement. Peut-on néanmoins affirmer que de la matière et de l'esprit, il y en a une qui a la primauté sur l'autre ? Il semble difficile, en tout cas, de ne pas soutenir que des processus matériels se produisent, indépendamment de tout esprit qui viendrait les penser. Alors qu'à l'inverse l'esprit, à cause des composantes matérielles nécessaires à son fonctionnement (ne serait-ce qu'un cerveau sain) ne peut se passer de la matière. En ce sens, on peut soutenir que la matière aurait, sinon une préséance, du moins une antériorité sur l'esprit et c'est elle que l'on trouverait à l'origine et au fondement de toute chose. On peut d'ailleurs étayer ce genre d'argument en rappelant qu'au point de vue de l'histoire de l'espèce humaine, les données de la science permettent de dire que la production de pensée est un produit tardif de l'évolution.
3. La matière suffit-elle à tout expliquer ?
Telle est du moins l'option qui caractérise un ensemble de doctrines qui entendent conférer à la matière ce statut original et fondamental, où l'esprit n'occupe qu'une position seconde, comme effet de la matière. A ce titre, l'ensemble des déterminations de l'esprit doit pouvoir se réduire à des processus physico-chimiques analysables. C'est là une thèse classique de la philosophie, celle des matérialistes qui « concluent qu'il n'y a que la matière et qu'elle suffit pour tout expliquer ». (Diderot, Encyclopédie ) ce qui revient à dire qu'au fond seule la matière est un principe explicatif, l'esprit pouvant être ramené à ses composantes elles-mêmes purement matérielles et corporelles. En conséquence, les lois de l'esprit seraient réductibles en dernière instance à celles de la matière, voire n'en seraient que des expressions à peine plus complexes.
4.La matière est-elle spirituelle ?
Pourtant on peut aussi bien estimer que la matière, sinon dans son existence brute, du moins dans son intelligibilité, fût-elle la plus élémentaire, présuppose toujours l'activité de l'esprit qui rend cette intelligibilité possible. C'est alors à l'esprit qu'il revient de désigner ce qui existe sans doute indépendamment de lui, de manière brute, sous le nom de matière. C'est rappeler que la matière est d'abord un concept, c'est-à-dire en tant que telle une production de l'esprit qui confère aux objets le statut de réalité pensable ou conceptualisable pour le sujet pensant. Selon une telle option, qui est celle de l'immatérialisme, c'est l'idée qui précède et fonde la matière, et il serait naïf de prétendre se référer à une matière initiale.
Si le matérialisme tente de ramener les processus psychiques à des processus matériels, l'idéalisme tombe dans la généralisation inverse, voyant en toute chose des traces ou des potentialités spirituelles. La matière ne serait alors que l'une des métamorphoses de l'esprit, et on serait tenté de poser une continuité de la matière à l'esprit. C'est cette continuité que la notion de force ou de mouvement permet d'étayer davantage encore. On serait alors contraint de voir dans la matière plus que l'étendue, c'est-à-dire aussi de la force et de l'énergie qui trouverait dans un principe immatériel la raison d'être de son unité.
Le principe d'organisation et d'unification de la matière, Leibniz le nomme « entéléchie » et les plus parfaites de ces entéléchies sont les âmes ou les esprits capables de réflexion et de pensée. L'esprit est alors un niveau d'expression du monde plus riche et plus élevé que celui auquel atteint la matière qui est agrégat et composée, atome matériel divisible à l'infini. Tandis que les « atomes spirituels » qu'il nomme « monades » sont en fait, pour Leibniz, les seuls véritables atomes puisque ces monades sont absolument simples et indivisibles. Ce sont des points immatériels dont la stabilité repose sur leur activité réflexive et leur unité.
5. Comment dépasser l'opposition entre l'esprit et la matière ?
Peut-on échapper à l'alternative entre ces deux réductionnismes philosophiques ?
Telle est sans doute l'intention de ce qu'il est convenu d'appeler « matérialisme dialectique ». D'après Marx, un matérialisme conséquent ne peut nier la spécificité des processus spirituels, pas plus qu'un idéalisme conséquent ne saurait tenir la matière pour un simple moment de l'esprit. Entre ces deux notions, il faut se représenter des rapports dynamiques où se déploient, dans un double mouvement, et une relation d'identité, par laquelle la matière participe de la spiritualité et l'esprit se matérialise, et une relation de différence, ce qui ne doit pas susciter de regret puisque c'est en raison même de cette distance qui sépare l'esprit et la matière que celle-ci devient, pour lui, connaissable. Il faut comprendre que « le mouvement est le mode d'existence de la matière. Jamais, ni nulle part, il n'y a eu de matière sans mouvement, ni il ne peut y en avoir ». (Engels, L'AntiDühring).
C) Les sciences de la matière et les sciences de l'esprit
1. Que reste-t-il du concept scientifique de matière ?
Les sciences contemporaines de la nature et, plus précisément, de la matière dans ses aspects physico-chimiques, mais aussi biologiques (« matière vivante ») confirment la complexité de cette réalité tangible et apparemment facile à identifier. Un physicien travaille sur la structure de l'atome, mais aussi, à un niveau plus élémentaires, sur les particules et sur l'énergie qui les caractérisent, sur les champs de force, sur le vide, les phénomènes des corps noirs (ou de « trous noirs »), d'anti-matière, etc. Ces exemples montrent à quel point le concept de « matière » est problématique. Si la matière n'est en fait que de l'énergie, ce que la physique contemporaine tend à tenir pour un bon modèle de représentation, ne convient-il pas alors de s'interroger sur la légitimité, ou plutôt la fragilité du concept de « matière » devenu sinon flou, du moins convertible avec celui d'énergie ? La matière, pulvérisée en particules d'énergie presque immatérielles, désignerait non pas tant une réalité dont la science est encore loin d'avoir identifié tous les aspects, mais un terme général commode pour désigner un domaine de recherche et aider les chercheurs à se représenter ce qu'ils manipulent. On notera d'ailleurs qu'à partir du début du XIXe, les physiciens ont tendance à faire disparaître le mot même de matière du titre qu'ils donnent à leurs travaux.
2. Les activités de l'esprit sont-elles assimilables aux opérations d'une machine ?
Qu'en est-il pour les sciences de l'esprit ?
Pour celles qui ont cessé de croire en la possibilité d'une réduction physicaliste des activités et des structures de l'esprit à des processus physico-chimiques, et donc renoncé à réduire l'esprit à sa seule dimension matérielle, le cerveau, il est néanmoins difficile de comprendre le fonctionnement organique du cerveau à partir d'une représentation strictement mécanique. Et même si un jour l'ensemble des processus du cerveau devaient être identifiés et décrits avec précision (cf. sciences cognitives, neurosciences), toutes les fonctions de l'esprit, notamment la production d'objets culturels comme des œuvres d'art, en seraient-elles pour autant pleinement élucidées ?
Les sciences de l'esprit se heurtent donc à une double limite : d'une part, la complexité biologique du cerveau, d'autre part le fait que leur objet, le cerveau, ne rend que partiellement compte des activités mentales. Pourtant, dans cette perspective, le modèle « mécaniste » perpétué au XXe par l'apparition de machines à penser comme les ordinateurs peut être mis au service d'une conception strictement matérialiste. C'est à une voie médiane entre le dualisme classique selon lequel l'esprit se distinguerait des processus organiques par essence et ceux qui pensent que l'esprit est réductible à des processus mécaniques que tend J.P. Searle : l'impression de mystère liée à la question de la relation de la matière et de l'esprit, selon lui, disparaîtra « lorsque nous comprendrons la biologie de la conscience avec la même profondeur dans la compréhension que celle avec laquelle nous comprenons à présent la biologie de la vie ». (Searle Le mystère de la conscience).