Education et violence (Montaigne Essais Livre I chapitre 26)
« Au demeurant, cette institution se doit conduire par une sévère douceur, non comme il se fait. Au lieu de convier les enfants aux lettres, on ne leur présente, à la vérité, que horreur et cruauté. Otez-moi la violence et la force ; il n’est rien à mon avis qui abâtardisse et étourdisse si fort une nature bien née. Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le châtiment, ne l’y endurcissez pas […]
Mais entre autres choses, cette police de la plupart de nos collèges m’a toujours déplu. On eût failli à l’aventure moins dommageablement, s’inclinant vers l’indulgence. C’est une vraie geôle de jeunesse captive. On le rend débauchée, l’en punissant avant qu’elle le soit. […]
Quelle manière pour éveiller l’appétit envers leur leçon, à ces tendres âmes et craintives, de les y guider d’une trogne effroyable, les mains armées de fouets ? Inique et pernicieuse forme. »
Montaigne Essais Livre I chap 26
A noter, pour commencer, ce qui ressemble fort à un oxymore dans le premier extrait : une « sévère douceur ». Montaigne n’est pas un naïf : il sait pertinemment que l’enfant n’est pas naturellement prédisposé à faire des efforts, qu’il faut, pour conduire un apprentissage, qu’il puisse faire violence à certains de ses appétits pour en privilégier d’autres, qui lui seront suggérés ou qui seront suscités intelligemment par son précepteur. Mais Montaigne sait aussi que le recours à la violence produit les effets contraires à ceux recherchés. De plus, le verbe « convier » exprime quelle forme doit prendre l’éducation. En effet, convier, c’est inviter à, généralement un repas, voire un festin. Or, dans le cadre de l’éducation au 16e siècle, on n’invite pas, mais on utilise le plus souvent la violence et la force, ce qui va à l’encontre du but recherché : « élever » l’enfant, c’est-à-dire lui permettre de progresser vers l’indépendance du jugement, l’autonomie morale et la liberté. Le recours à la violence, au contraire, l’abâtardit, c’est-à-dire le fait déchoir de sa noblesse d’âme pour en faire une nature craintive, qui a besoin de la férule du maître pour avancer, donc un être dépendant et aliéné, non libre. De plus, « trop de baston tue le bâton » puisque cela endurcit le "cuir " de l’élève au point qu’il ne craint plus rien et devient prêt à tout, surtout au pire….Il faut donc utiliser le châtiment à bon escient et, surtout, après avoir épuisé tous les autres moyens, plus doux, de convier l’élève à l’apprentissage.

Or les collèges, à l’époque de Montaigne, se caractérisent par le recours abusif à la violence pour « éduquer » : « C’est une vraie geôle de jeunesse captive ». Ici, les mots sont forts, le collège étant assimilé à une prison où l’élève serait « enfermé ». De plus, au lieu de promouvoir un être moral, une telle « éducation forcée » ne produit que des êtres qui ont le désir d’échapper à toute règle pour aller « s’éclater » et se divertir dans des lieux dévolus à cet effet. A force de punir les élèves pour des vétilles, ceux-ci finissent par devenir immoraux, puisque le plaisir est appréhendé dans le vice plutôt que dans la vertu ! Bref, on n’éveille pas le désir d’apprendre par l’intermédiaire du fouet, puisque cela, loin de susciter l’appétit, provoque la nausée et le dégoût pour les études.
Extraits du même chapitre qui précisent le propos de Montaigne :
« Car, entre autres choses, il avait été conseillé de me faire goûter la science et le devoir par une volonté non forcée et de mon propre désir, et d’élever mon âme en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte »
« [… (mon père)] se rangea à la coutume, n’ayant plus autour de lui ceux qui lui avaient donné ces premières institutions qu’il avait apportées d’Italie ; et m’envoya au collège de Guyenne, très florissant pour lors, et le meilleur de France [….] Mais tant y a que c’était toujours collège. Mon latin s’abâtardit incontinent, duquel depuis par désaccoutumance j’ai perdu tout usage. Et ne me servit cette mienne nouvelle institution, que de me faire enjamber d’arrivée (= d’emblée) aux premières classes : car, à treize ans que je sortis du collège, j’avais achevé mon cours (qu’ils appellent), et à la vérité sans aucun fruit que je puisse à présent mettre en compte »
« Pour revenir à mon propos,il n’y a rien tel que d’allécher l’appétit et l’affection, autrement on ne fait que des ânes chargés de livres. On leur donne à coups de fouet en garde leur pochette pleine de science, laquelle, pour bien faire, il ne faut pas seulement loger chez soi, il la faut épouser »