Philosophie et éducation selon Montaigne (Essais, Livre I, chap. 26)
Rôle de la philo dans l’éducation des enfants selon Montaigne
La philosophie est conçue, par Montaigne, comme exercice du jugement naturel, c’est-à-dire d’un jugement qui ne requiert pas un savoir préalable ou une révélation (divine, par exemple) pour pouvoir s’exercer. En effet, le jugement est, selon lui, la condition de l’acquisition de tout savoir, de toute compétence : on peut ainsi avoir un jugement appréciable sans être savant, alors qu’on peut être savant (érudit, par exemple) sans pour autant jouir d’un bon jugement (cf. Essais, livre I, chapitre 25, Du pédantisme).C’est pourquoi la philosophie ainsi conçue peut être recommandée dans l’éducation des enfants.
« Aux exemples se pourront assortir tous les plus profitables discours de la philosophie, à laquelle se doivent toucher les actions humaines comme à leur règle. On lui dira,
quid fas optare, quid asper
Utile nummus habet ; patriae charisque propinquis
Quantum elargiri deceat : quem te deus esse
Jussit, et humana qua parte locatus es in re ;
Quid sumus, aut quidnam victuri gignimur ;[i]
Que c’est que savoir et ignorer, qui doit être le but de l’étude ; que c’est que vaillance, tempérance et justice ; ce qu’il y a à dire entre l’ambition et l’avarice, la servitude et la sujétion, la licence et la liberté ; à quelles marques on connaît le vrai et solide contentement ; jusques où il faut craindre la mort, la douleur et la honte.
Et quo quemque modo fugiatque feratque laborem[ii]..."
On a vu précédemment que le but de l’éducation est d’ordre moral : il s’agit de former un être équilibré (vertueux) tant physiquement que spirituellement. Aussi la philosophie est-elle conçue essentiellement comme un savoir-vivre, une sagesse dont la finalité est l’apprentissage de la liberté, que l’on ne conquiert véritablement qu’en s’étant débarrassé de la crainte de la mort :
« La préméditation de la mort est préméditation de la liberté. Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. » Essais, Livre premier, chap. XX
Or la philosophie n’est-elle pas définie comme « l’art qui nous fait libres » ?
« Car il me semble que les premiers discours de quoi on lui doit abreuver l’entendement, ce doivent être ceux qui règlent ses mœurs et son sens, qui lui apprendront à se connaître, et à savoir bien mourir et bien vivre. Entre les arts libéraux, commençons par l’art qui nous fait libres. »
Ne parle-t-on pas, à propos de l’enfant, d’«âge métaphysique (âge où l’enfant commence à poser des questions sur la mort, sur le « mystère » de sa naissance, etc.) ? L’enfant, en ce sens, n’est-il pas un philosophe « naturel », dans la mesure où il est capable d’exercer sa raison à travers des jugements ? Le but de l’éducation n’est-il pas de permettre l’accomplissement des facultés naturelles ? Or, à la naissance, l’enfant est « vierge », dans la mesure où ses facultés ne sont que virtuelles, ne demandant qu’à être exercées. Il est comme de la « pâte à modeler » sur laquelle on peut imprimer toutes les habitudes qu’on voudra bien lui inculquer. C’est donc dans l’enfance que se décide la vie d’adulte, et c’est pourquoi il n’est jamais trop tôt pour commencer l’éducation. Aussi faut-il donner très tôt l’habitude de juger par soi-même et d’agir au mieux.
De plus, comme l’enfant est livré à la sagacité d’un bon précepteur, il ne va plus à l’école au sens traditionnel. Le cadre scolaire disparaît pour laisser la place à la vie. Aussi est-ce dans son entourage que l’enfant trouvera, en guise d’éducation, des exemples à imiter. Le monde lui-même devient une « école ouverte ». L’enfant apprend ce qu’il faut savoir en s’ouvrant à la vie ordinaire des adultes et en participant activement à celle-ci. Et ce qui caractérise la philosophie, aux yeux de Montaigne, c’est qu’elle a « ce privilège de se mêler partout » :
« Au nôtre, un cabinet, un jardin, la table et le lit, la compagnie, le matin et le vêpre, toutes heures lui seront unes, toutes places lui seront étude ; car la philosophie qui, comme formatrice des jugements et des mœurs, sera sa principale leçon, a ce privilège de se mêler partout."
La philosophie, conçue comme « maîtresse de vie » (cf. l’idéal antique selon lequel sa finalité est la vie bonne, c’est-à-dire le bonheur par la vertu) doit concerner l’enfant le plus tôt possible :
« Puisque la philosophie est celle qui nous instruit à vivre, et que l’enfance y a sa leçon, comme les autres âges, pourquoi ne la lui communique-t-on ? »
Au fond, Montaigne a retenu d’Epicure (cf. Lettre à Ménécée, premier paragraphe) qu’il n’est jamais ni trop tôt ni trop tard pour philosopher, dans la mesure où il n’est jamais ni trop tôt ni trop tard pour être heureux (ou libre). :
« On nous apprend à vivre quand la vie est passée. Cent écoliers ont pris la vérole avant que d’être arrivés à leur leçon d’Aristote, de la tempérance. […] C’est ce que dit Epicure au commencement de sa lettre à Ménécée : « Ni le plus jeune refuie à philosopher, ni le plus vieil s’y lasse. »

Mais encore faut-il que la philosophie ne soit pas présentée et enseignée de manière rébarbative, car c’est une fête de la pensée, source de joie, qui doit être honorée comme telle :
« On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfants, et d’un visage renfrogné, sourcilleux et terrible. Qui me l’a masquée de ce faux visage pâle et hideux ? Il n’est rien plus gai, plus gaillard, plus enjoué, et à peu que je ne dise folâtre. Elle ne prêche que fête et bon temps. Une mine triste et transie montre que ce n’est pas là son gîte. »
La philosophie n’est pas pure théorie déconnectée du monde réel, mais, au contraire, doit être au service de la vie, sur le mode de la pratique et de l’action. Il s’agit essentiellement, à travers elle, de former un jugement autonome et de promouvoir la vertu, par l’apprentissage des « bonnes mœurs ». Ainsi, suivant en cela Cicéron, Montaigne conçoit l’éducation comme « culture de l’âme » et c’est pourquoi la philosophie y joue un rôle éminent, comme éducation (cf. la dialectique ascendante chez Platon) et « souci de soi » (pour reprendre l’expression de Michel Foucault) :
« Ce n’est pas une âme, ce n’est pas un corps qu’on dresse, c’est un homme ; il n’en faut pas faire à deux. Et, comme dit Platon, il ne faut pas les dresser l’un sans l’autre, mais les conduire également comme un couple de chevaux attelés à même timon. »
[i] Perse, Satire III : « Ce qu’il est permis de souhaiter, quelle utilité a l’argent dur à gagner, combien on doit se dévouer à sa patrie et à ses parents, ce que Dieu a voulu que tu fusses, quel rôle il t’a attribué dans l’Etat, ce que nous sommes, pourquoi nous sommes nés. »
