Langage et pensée (texte de Montaigne)
« J’en ouïs qui s’excusent de ne se pouvoir exprimer, et qui font contenance d’avoir la tête pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d’éloquence, ne les pouvoir mettre en évidence. C’est une baye[i]. Savez-vous, à mon avis, que c’est que cela ? Ce sont des ombrages[ii] qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu’ils ne peuvent démêler et éclaircir au-dedans, ni par conséquent produire au-dehors : ils ne s’entendent pas encore eux-mêmes. Et voyez-les un peu bégayer sur le point de l’enfanter, vous jugez que leur travail n’est point à l’accouchement, mais à la conception, et qu’ils ne font que lécher cette matière imparfaite. De ma part, je tiens, et Socrate l’ordonne, que, qui a en l’esprit une vive imagination et claire, il la produira, soit en bergamasque[iii], soit par mines s’il est muet :
Verbaque proevisam rem non invita sequentur[iv] »
Montaigne Essais Livre I chapitre XXVI « De l’institution des enfants »
[i] Plaisanterie
[ii] Ombres
[iii] Dialecte de Bergame, ville d’Italie ; ce langage était considéré comme un patois ridicule par les lettrés italiens du XVIe siècle. C’est le parler d’Arlequin dans les comédies italiennes.
[iv] Horace, Art poétique : « Si le sujet est bien vu, les mots suivront aisément »
Traduction du texte en français moderne (à partir de l’édition de 1595 des Essais) par Guy de Pernon :
« J’entends des gens qui s’excusent de ne pouvoir s’exprimer, et se donnent l’air de ceux qui ont le tête pleine de bien belles choses, mais à qui manque l’éloquence pour les mettre en évidence. Ce n’est que tromperie. Et savez-vous ce qu’il en est en réalité, selon moi ? Ce ne sont que des apparences qui leur viennent de quelques idées informes qu’ils ne peuvent ni démêler ni éclaircir en eux-mêmes, et qu’ils sont donc bien incapables de produire au-dehors. Ils ne se comprennent même pas eux-mêmes ! Voyez comme ils se mettent à bégayer au moment d’enfanter quelque pensée : vous comprendrez que leur travail[i] n’en est pas encore parvenu à l’accouchement, mais à la conception, et qu’ils ne font encore que relécher[ii] cette matière imparfaite. En ce qui me concerne je pense, et Socrate en a décidé ainsi, que quiconque a dans l’esprit une idée forte et claire la manifestera, soit en son patois[iii], soit en la mimant, s’il est muet :
Si l’on possède son sujet, les mots viennent sans difficulté[iv] »
[i] Au sens de douleurs de l’enfantement, toujours en usage.
[ii] Allusion à l’ours dont on disait qu’il donnait leur forme à ses petits en les léchant (D’où l’expression : « Ours mal léché » pour désigner quelqu’un de peu avenant).
[iii] Montaigne écrit : « soit en bergamasque, soit par mines ». Le bergamasque était le patois de Bergame, et selon P. VIlley, la comédie italienne faisait ainsi parler les paysans pour les rendre ridicules.
