Travail: maîtrise et servitude selon Hegel

Publié le par lenuki

Delacroix Lutte de Jacob jpg
Hegel : la dialectique du maître et de l'esclave


Dans la Phénoménologie de l'Esprit, Hegel met en évidence le rôle culturel et formateur du travail. Transposant la situation antique de l'esclavage en termes philosophiques, il analyse la situation dissymétrique qui s'instaure dès lors que, à l'issue de la lutte à mort qui a opposé deux hommes pour l'affirmation de leur propre liberté, se met en place une relation de servitude où l'esclave accepte d'obéir au maître en échange de la vie sauve. Désormais, seul le maître est libre : il commande comme bon lui semble à l'esclave, et sa vie consiste à jouir simplement des choses que l'esclave lui prépare. L'esclave, quant à lui, doit obéir, et se voit interdire la jouissance des biens qu'il crée par son travail. Aux yeux du maître, l'esclave n'est qu'un animal - Aristote lui-même définissait les esclaves, dans la Politique, comme de simples « outils animés » - : il a reculé devant la peur de la mort, c'est-à-dire qu'il ne sait pas affronter, comme un homme, la conscience de la mort ; il est plus proche de l'animal, qui n'en est même pas conscient ; par ailleurs, comme l'animal, il n'est pas libre. Le maître à l'inverse est véritablement homme : il est libre et parfaitement conscient de la mort.

Cependant, cette situation de départ est vouée à s'inverser, par un renversement dialectique où le travail joue un rôle médiateur. Le maître, en effet, ne jouit des choses que par l'intermédiaire du travail de l'esclave ; il est donc dépendant, ce qui rend l'esclave, en un sens, maître du maître. Par ailleurs, l'esclave, contraint de travailler sans jamais jouir de ce qu'il prépare, opère sur la nature non pas la pure négation abstraite qu'est la consommation, qui détruit, mais cette négation qui conserve qu'est la simple préparation, la transformation des choses : le travail, ainsi que le définit Hegel, est désir réfréné, jouissance retardée. En préparant les choses pour le maître (nourriture, objets, vêtements, palais...), l'esclave inscrit donc sa conscience dans celles-ci : il y voit le reflet de sa propre liberté à l'œuvre dans la nature ; le travail forme la conscience, il la cultive et lui fait redécouvrir sa liberté. Le maître, au contraire, tendrait à se rapprocher de l'animal : parce qu'il ne fait que consommer, jouir directement sans préparer les choses, il ressemble à l'animal qui, jamais, dans la nature, ne transforme les biens qu'il consomme, mais les détruit directement et ne laisse que des déchets. La situation d'esclavage est donc forcément vouée, pour Hegel, à cesser un jour. Lorsque l'esclave, ayant suffisamment pris conscience, par la réflexion de lui-même dans le monde qu'il bâtit pour le maître, que ce monde est son monde, et que le maître n'est qu'un pourceau qui en jouit mais ne serait même pas capable de le créer par l'effort patient du travail, la révolte est inéluctable, et l'esclave renversant le maître retrouve la liberté dont il a repris conscience par le travail.

 hegel

Publié dans la culture

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
<br /> Grand merci... grand merci...<br /> <br /> <br />
Répondre