La technique : ses caractéristiques
+ dans la technique, le savoir précède la pratique. C'est la distinction essentielle entre la technique et l'artisanat : alors que, comme le dit le dicton, c'est en forgeant
qu'on devient forgeron, c'est-à-dire que le savoir-faire artisanal résulte de la répétition des gestes, la pratique du technicien découle de son savoir théorique : l'apprenti potier peut casser
beaucoup de vases avant d'acquérir son savoir-faire ; mais ce n'est pas en essayant de monter des circuits électriques que l'électricien apprendra à maîtriser sa technique. Le savoir du
technicien possède donc une relation étroite avec le savoir théorique de la science : c'est toute la différence entre essayer différents gestes avant de reproduire le bon (savoir-faire artisanal)
et réfléchir aux problèmes pour trouver le bon geste, le bon outil (savoir technique).
+ La technique est une simple puissance d'agir, un simple moyen. La fin de la technique, les effets qu'elle cherche à produire, dépassent la technique elle-même : ils sont utiles
à autre chose qu'à la technique. À la différence de l'art, qui a sa fin en soi, la technique a toujours sa fin hors d'elle-même : elle est utile à autre chose. Les techniques pour construire un
pont ne sont utiles que dès lors qu'il y a des ponts à construire : c'est le fait d'avoir à traverser le fleuve qui rend la technique intéressante. La technique n'a donc, en elle-même, aucune
valeur : toute sa valeur ne lui vient que de ce qu'on peut faire à partir d'elle. C'est ainsi que le progrès technique, en améliorant sans cesse les techniques existantes, les dévalue du même
coup. La technique est par définition le lieu de l'innovation, où l'on recherche sans arrêt à obtenir des effets supérieurs à moindre coût.
+ La technique est moralement neutre. Parce qu'elle est un simple moyen, la technique peut être utilisée en bien comme en mal. En elle-même, en effet, elle ne dit rien sur les
fins recherchées grâce à elle : elle n'est là que pour faciliter, d'un point de vue pratique, la recherche de ces fins. Le savoir technique dit donc ce que l'on peut faire, mais pas ce qu'il faut
faire : le marteau accroît la force de frappe de la main, mais c'est bien la main qui dirige le marteau. C'est ainsi que le médecin peut tuer ou guérir, et que la technique nucléaire peut
apporter de l'électricité à des milliers d'hommes aussi bien que la mort. Lorsque les médecins prêtent le serment d'Hippocrate, ils reconnaissent implicitement cette neutralité morale de la
technique : leur science de la physiologie humaine et des remèdes pourrait leur servir à tuer plus facilement encore qu'à guérir ; en prêtant le serment attribué au médecin grec du Ve siècle
avant Jésus-Christ, ils s'engagent à ne se servir de leur savoir que pour protéger la vie.