Travail: une perte de temps?
Travailler, serait-ce perdre son temps ?
- 1. Analyse de la question
Travailler : en quoi consiste le travail ?
Cf. latin « tripalium » : appareil servant à immobiliser les grands animaux, d’où l’idée d’un assujettissement pénible.
- Activité ayant pour but de produire ou de contribuer à produire quelque chose d’utile, dans l’ordre pratique comme dans l’ordre théorique. Travail désigne aussi la situation de celui qui s’adonne à cette activité de façon suivie, et enfin l’ouvrage qui résulte de cette activité.
- Activité économique productrice d’utilité sociale. Activité professionnelle socialement organisée et réglementée.
- Production d’un effet par une cause agissante de façon continue et progressive. Plus spécialement en physique : le produit d’une force par le déplacement de son point d’application.
Donc si le travail s’avère vain (individuellement ou socialement) et sans résultat (dans l’ordre de la poïêsis comme de la praxis), n’a-t-on pas forcément perdu son temps ?
Poïêsis : l’activité transitive de l’homme sur les choses (opposée à l’action immanente)
- l’action en général
- l’opération, la fabrication, opposée à l’action immanente
- la poésie
Praxis : activité immanente d’un sujet (opposée à l’action transitive)
- toute activité de l’homme
- l’action opposée à la parole
- l’action morale
- l’action opposée à la spéculation
- l’action opposée à l’activité fabricatrice : c’est ainsi que la morale (comme action sur soi) se distingue de l’art (technê) comme action sur un matériau ou sur les choses en général.
De plus, si l’on travaille pour d’autres, ou que l’on est mal payé pour le travail que l’on fait, n’est-ce pas là encore du temps perdu (comme temps vain, inutile tout juste bon à permettre de survivre, mais pas de vivre) ? N’est-ce pas à nous, toutefois, d’avoir dans le travail une attitude suffisamment intelligente pour qu’aucun instant ne soit perdu ? Cf. les stoïciens : « le sage ne s’ennuie jamais » Il faut donc se demander pourquoi…, c’est-à-dire quel peut être le sens de cette formule.
Perdre son temps : S’interroger sur la notion de perte (le temps de travail est-il gaspillé, simplement monopolisé, n’est-il pas utile en lui-même, etc. ?) et sur l’adjectif possessif « son » : si c’est « mon » temps que je perds, n’est-ce pas pour en faire gagner à d’autres (cf. services, réparations, etc..) et en ce cas, dans quelle mesure est-il encore le mien ? Le temps de travail est-il nécessairement un temps qui m’échappe ?

- 2. Références possibles
a) La plupart des auteurs grecs font l’éloge du loisir par opposition au travail, conçu de manière dévalorisée comme un moment d’activité mercenaire, le loisir étant le moment de l’activité contemplative, c’est-à-dire de la pensée et de la philosophie. Au fond, le travail concerne la survie du corps tandis que le loisir assure la vie de l’âme.
b) Hegel : le temps de travail est celui de la médiation, de la maîtrise du monde et donc du passage à un degré supérieur de conscience de soi. C’est donc un temps fécond (cf. la célèbre dialectique du maître et de l’esclave)
c) Mais pour Marx, cette réalisation de soi suppose que le travail ne soit pas aliéné. Pour Marx, l’histoire du travail est aussi celle de la lutte des classes. Pour le prolétaire, travailler ne signifie rien au-delà de la simple survie.
Citations :
+ Le travail comme malédiction et punition
« L’Eternel à Adam : « Le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie….C’est à la sueur de ton, front que tu mangeras ton pain »
Bible Ancien testament Genèse
+ L’oisiveté comme liberté de l’esprit
« Dernièrement je me retirai chez moi, décidé autant que je le pourrais à ne pas me mêler d'autre chose que de passer en repos, en m'isolant, ce peu qui me restait de vie : il me semblait que je ne pouvais faire à mon esprit une plus grande faveur que de le laisser en pleine oisiveté s'entretenir avec lui-même : j'espérais qu'il pouvait désormais le faire plus aisément, devenu avec le temps plus pondéré, plus mûr aussi… »
Montaigne Essais

+ La travail comme divertissement
« Quand je m’y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent dans la Cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place.
[…] Mais quand j’ai pensé de plus près et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective et qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près.
[…] De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n’est pas qu’il y ait en effet du bonheur, ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu ou dans le lièvre qu’on court, on n’en voudrait pas s’il était offert. Ce n’est pas cet usage mol et paisible et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition qu’on recherche ni les dangers de la guerre ni la peine des emplois, mais c’est le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit. »
Pascal Pensées
+ Le travail contre-nature ? L’homme est-il fait pour travailler ?
Rousseau Sur l’origine des langues
+ Travail et conscience de soi : l’homme réalise son humanité en travaillant
« Deuxièmement, l'homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu'il est poussé à se trouver lui-même, à se reconnaître lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s'offre à lui extérieurement. Il y parvient en changeant les choses extérieures, qu'il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations. L'homme agit ainsi, de par sa liberté du sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu'il y retrouve une forme extérieure de sa propre réalité »
Hegel Esthétique
+ L’utilité du travail
« Le travail est la modification utile du milieu extérieur opérée par l’homme »
Comte Système de politique positive
+ La travail comme essence de l’homme
« On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion et par tout ce que l’on voudra. Eux-mêmes commencent à se distinguer des animaux dès qu’ils commencent à produire leurs moyens d’existence »
Marx et Engels L’idéologie allemande
« (Mais) ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. »
Marx Le Capital
+ Encore faut-il que le travail ne soit pas aliéné…
« En quoi consiste l’aliénation du travail ? D’abord dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et même son esprit »
Marx Manuscrits de 1844
+ Travail et esclavage
« Tous les hommes se divisent, en tous temps et de nos jours, en esclaves et libres ; car celui qui n’a pas les deux tiers de sa journée pour lui-même est esclave, qu’il soit d’ailleurs ce qu’il veut : homme d’Etat, marchand, fonctionnaire, savant. »
Nietzsche Humain, trop humain
+ Eloge de l’oisiveté
« Quand je suggère qu’il faudrait réduire à quatre le nombre d’heures de travail, je ne veux pas laisser entendre qu’il faille dissiper en pure frivolité tout le temps qui reste. Je veux dire qu’en travaillant quatre heure par jour, un homme devrait avoir droit aux choses qui sont essentielles pour vivre dans un minimum de confort, et qu’il devrait pouvoir disposer du reste de son temps comme bon lui semble. Dans un tel système social, il est indispensable que l’éducation soit poussée beaucoup plus loin qu’elle ne l’est actuellement pour la plupart des gens, et qu’elle vise, en partie, à développer des goûts qui puissent permettre à l’individu d’occuper ses loisirs intelligemment. »
Bertrand Russell Eloge de l’oisiveté
+ Le travail, source de sens
« L’homme qui travaille ne peut trouver le monde absurde, car il donne nécessairement un sens, et il s’aperçoit que la réalité répond à son effort par une augmentation de valeur, sinon toujours hors de lui, du moins en lui »
R. Ruyer Article in Revue de métaphysique et de morale
+ Le travail, facteur de progrès matériel et spirituel
« Le travail, c’est donc toujours l’esprit pénétrant difficilement dans une matière et la spiritualisant »
« Travailler, c’est se faire en faisant une œuvre, se perfectionner en perfectionnant »
Jean Lacroix Personne et Amour
- 3. Esquisse de problématisation
Ne rien faire est assez mal considéré, socialement parlant. Un proverbe est là pour le confirmer : « L’oisiveté est la mère de tous les vices » ! En ce sens, le travail ne serait-il pas le père de toutes les vertus ? Ne serait-il pas un moyen fort adéquat de bonne utilisation du temps qui nous est imparti, en vertu de notre finitude ? En effet, un temps bien et utilement utilisé, n’est-ce pas un temps actif, qui vise un résultat réel et sensible, par une concentration de tout notre être ? Comment, en ce cas, le travail pourrait-il constituer une perte de temps ? Mais n’est-il pas aussi une contrainte dont nous cherchons parfois à nous libérer, n’ayant pas le sentiment de nous y épanouir pleinement, surtout lorsque nous ne l’avons pas vraiment choisi ? Ne s’accompagne-t-il pas de règles à suivre, de temps compté et divisé, de rythmes imposés, de stress, qui nous obligent à sacrifier ce que nous aimerions faire vraiment, ce qui nous tient à cœur, sur l’autel de la nécessité et des besoins à satisfaire ? Ce temps de travail que nous pourrions consacrer à la pensée et à la méditation (car il ne faut pas confondre oisiveté et paresse), à des activités qui nous permettent de nous réaliser n’est-il pas alors du temps perdu ? Gagner sa vie, ne serait-ce pas alors la passer à la perdre ?
Au fond le travail est-il du temps sacrifié à l’inessentiel (cf. le divertissement selon Pascal) ou bien au contraire, un facteur de réalisation de soi, de progrès, voire de vertu, et donc du temps gagné ? N’est-il pas ce qui peut donner sens et valeur au loisir ? L’homme pourrait-il passer sa vie à ne rien faire ? N’aurait-il pas, alors, le sentiment de devenir une « passion inutile », selon le mot de Sartre?
Encore faut-il qu’il ne soit pas aliéné, qu’il ne crée pas une dépendance aux autres, à la société de consommation, bref à nos besoins primaires et secondaires ! Un travail choisi et non aliéné ne serait-il pas en ce cas facteur de sens, temps valorisé, voire source de bonheur ?