Vous avez dit: "Civilisation"?
Le
terme de civilisation est apparu dans la seconde moitié du 18e siècle. Employé au singulier, il permet d’opposer le civilisé au barbare. L’idée sous-jacente est celle de progrès
naturel, qui conduirait tout peuple vers la civilisation. Au 19e siècle, ce terme est employé au pluriel et est synonyme de culture :
« Une civilisation, c’est une culture de grande expansion s’incarnant dans une langue, des écrits, une religion et souvent un empire » (Jean-Loup Amselle, anthropologue, auteur entre autres de L’Occident décroché. Enquête sur les post colonialismes Stock 2008)
Définition de la civilisation
(source : http://www.toupie.org/Dictionnaire/Civilisation.htm)
Etymologie : du latin civis, qui signifie citoyen, appartenant à une cité, une communauté d’ordre politique.
Sens n°1 :
Une civilisation est l'ensemble des caractéristiques spécifiques à une société, une région, un peuple, une nation, dans tous les domaines : sociaux, religieux, moraux, politiques, artistiques, intellectuels, scientifiques, techniques... Les
composantes de la civilisation sont transmises de génération en génération par l'éducation. Dans cette approche de l'histoire de
l'humanité, il n'est pas porté de jugements de valeurs.
Le sens est alors proche de "culture".
Exemples : civilisations sumérienne, égyptienne, babylonienne, maya, khmer, grecque, romaine, viking, arabe, occidentale...
Sens n°2 :
La civilisation désigne l'état d'avancement des conditions de vie, des savoirs et des normes de comportements ou mœurs (dits civilisés) d'une société. La civilisation qui, dans cette signification, s'emploie au singulier, introduit les notions de progrès et d'amélioration vers un idéal universel engendrés, entre autres, par les connaissances, la science, la technologie.
La civilisation est la situation atteinte par une société considérée, ou qui se considère, comme "évoluée". La civilisation s'oppose à la barbarie, à la
sauvagerie.
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Le XXe siècle ayant montré que la "civilisation occidentale" (au sens n°1) pouvait produire les formes les plus cruelles de barbarie, il est indispensable de faire preuve de la plus grande modestie quant au degré de civilisation (sens n°2) atteint par notre société.
Prudence dont ne semble pas avoir fait preuve Monsieur Guéant lorsqu’il a déclaré : « toutes les civilisations ne se valent pas », appelant à « protéger notre civilisation », en visant indirectement l’islam, comme religion porteuse d’une certaine idée de civilisation, avec des valeurs qui ne seraient pas partagées par la culture occidentale, fondée sur les Droits de l’Homme.
Hiérarchie entre les civilisations ? L’usage du mot civilisation fait écho au modèle allemand (décidément à la mode ces derniers temps) qui a défendu les cultures diverses contre l’universalisme prôné par les Lumières (cf. ici même mon article : Deux modèles pour penser la nation, en date du 11/03/2009, dans la rubrique sciences politiques et les textes de Fichte et de Renan). Comme le dit Jean-Loup Amselle : « L’emploi du mot civilisation permet ici de radicaliser les différences, plutôt que de regarder les circulations entre les cultures et ce qui transforme leur culture de l’intérieur » Comme le précise bien Claude Couturier, dans sa chronique sur France Culture :
« Claude Lévi-Strauss constatait en 1952 dans « Race et histoire » : « Loin de rester enfermées en elles-mêmes, toutes les civilisations
reconnaissent, l’une après l’autre, la supériorité de l’une d’entre elle qui est la civilisation occidentale. Ne voyons-nous pas le monde entier lui emprunter progressivement ses
techniques, son genre de vie, ses distractions et jusqu’à ses vêtements ? » (p. 51) Mais c’était pour replacer la révolution industrielle, née en Occident, dans un contexte plus vaste et
pour souligner que, derrière tout grand progrès, il existe une combinaison d'expériences et une mise en commun des résultats. « Pour progresser, il faut que les hommes collaborent. » Et
de conclure que les grands progrès de l’aventure humaine naissent de la mise en commun, par plusieurs cultures, de leurs tâtonnements respectifs et qu’aucune d’entre elles ne peut être
proclamée « supérieure ». Le philosophe Leo Strauss résumait ce même paradoxe du relativisme en une formule : « Si tout se vaut, alors l’anthropophagie n’est qu’une question de goût. »
Comment sortir de ce piège ?Je propose la formule avancée par Isaiah Berlin : les valeurs sont universelles; mais chaque culture opère, entre ces
valeurs, son propre tri, procède à une hiérarchisation qui lui est propre. Ainsi, certaines cultures privilégieront la cohésion sociale et l'autorité, quand d'autres, au contraire,
miseront sur l'individu et son esprit critique ; certaines sociétés favorisent la liberté au détriment de l'égalité et réciproquement. Etc. On ne peut avoir le beurre et l'argent du
beurre. Il faut faire des choix. Mais contrairement à ce que semble avancer Claude Guéant, la supériorité de la culture européenne consiste non pas affirmer sa primauté, mais dans sa capacité auto-critique. Et je citerai cette fois Cornelius Castoriadis : "Il faut constater que la mise en question de l'institution par la réflexion ne se fait qu'exceptionnellement dans l'histoire de l'humanité, et dans la seule lignée européenne ou gréco-occidentale. Il n'y a là aucun ethnocentrisme. Il y a seulement la constatation que la mise en question implique une énorme rupture historique. (…) Cette rupture, nous ne la rencontrons que deux fois dans l'histoire de l'humanité : en Grèce ancienne une première fois, en Europe occidentale à partir de la fin du Moyen Âge ensuite." (Figures du Pensable, Les Carrefours du labyrinthe VI, p. 117)
Qui peut prétendre pouvoir s’extraire de son propre contexte culturel pour juger de la valeur des autres cultures ? Au nom de quel critère suffisamment objectif ? Ne pas vouloir hiérarchiser les civilisations, est-ce être relativiste ? Dans toutes les cultures, les hommes n’ont-ils pas des valeurs communes, par-delà leurs différences ? N’est-ce pas vers ces valeurs qui transcendent chaque culture particulière qu’il faut s’orienter pour fonder un progrès enrichi par la collaboration culturelle plutôt qu’appauvri par l’exclusion et l’enfermement de chaque culture dans un « ethnocentrisme » source de conflit et de violence ? Au fond, la formule de Lévi-Strauss n’a rien perdu de sa pertinence : « Le barbare, c’est d’abord celui qui croit à la barbarie ». Pour montrer la complexité du problème, cette autre citation : « Il n’est pas un signe ou un acte de civilisation qui ne soit en même temps un acte de barbarie » Edgar Morin Barbarie et culture européennes Bayard 2005
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