Platon et la mondialisation

Publié le par lenuki

Entretien avec André Glucksmann, philosophe
Platon : penseur de la mondialisation
LE MONDE DES LIVRES | 24.01.08 | 12h23  •  Mis à jour le 24.01.08 | 12h23


Quelle est la place de Platon dans votre itinéraire philosophique ?
Victime de l'opinion courante, je l'avais pris pour une autorité académique bien-pensante, idyllique et mièvre comme les amours dites platoniques. Plonger dans ses oeuvres déniaise. Platon peint des canailles philosophiques de haute volée, tel Calliclès dans Gorgias, et leur confère une parole authentique qui séduit deux millénaires plus tard. Au coeur des débats, Socrate plante la volonté de penser jusqu'au bout en donnant la part belle aux opinions qui contredisent, exaspèrent, horrifient. "Peut-être suis-je une bête plus étrangement diverse et fumante d'orgueil que n'est Typhon ?" Thomas Mann traduit en 1945 : "Hitler, c'est moi." Suivre Platon signifia pour moi désacraliser Heidegger : comment être philosophe nazi - pas nazi d'un côté et philosophe de l'autre - mais les deux ensemble dans un même souffle ? Et remettre en cause Marx : comment le communisme bâtit les goulags en se réclamant de l'émancipation ? Ces questions dérangeantes se retournent sur qui les pose, quand Platon évoque son amitié pour le tyran de Syracuse ou Soljenitsyne sa jeunesse stalinienne. La morsure socratique n'épargne personne, sa "virulence est pire que celle de la vipère", elle met "sens dessus dessous conduite et langage", témoigne Alcibiade.

Socrate selon Platon n'affirme ni ne pontifie (à la différence de Xénophon), il harcèle celui qui sait dur comme fer, le réfute, le confond, l'oblige, question après question, à manifester l'arbitraire et la nullité de son savoir d'apparat. Le perturbateur paraît sur l'agora entouré de jeunes gens irrespectueux à la langue bien pendue. Ils vont interrogeant, interrompant, forts de constater combien les vérités d'antan ne collent plus dans une cité qui se mondialise à grande vitesse et invente la démocratie, l'économie monétaire, un théâtre sans égal et la première civilisation scientifique.
Répercutant l'inquiétude générale, sans poser au maître-penseur, le chercheur de vérité est épinglé "philosophe", puis dans la foulée condamné à mort pour "démoralisation de la jeunesse". Pareille scène primitive se rejoue chaque fois qu'une communauté constate que ses clôtures mentales et sociales sont saccagées par l'intrusion d'une nouvelle manière de vivre et de produire porteuse de scandales et de transgressions. Ainsi Mai 1968. Ma maladie sera contagieuse, prédit Socrate, la ciguë ne suffira pas à l'éradiquer.
Quel est le texte de Platon qui vous a le plus marqué, et pourquoi ?
J'en prends deux. "Je sais que je ne sais rien", la méthode est une bombe atomique spirituelle. Pour comprendre sa force simple et indépassable : le Menon. Pour saisir son ampleur universelle et radicale : le Parménide. Face aux poètes, prêtres et politiques investis, croient-ils, d'un savoir supérieur, Socrate fait profession d'ignorance, il en sait moins, pas plus. Comment doubler la surface du carré qu'il trace sur le sable ? Il cite à la barre un jeune esclave ignare en géométrie. L'enfant quadruple le carré en doublant les côtés. Faux ! Instant philosophique par excellence : avant de trouver la vérité, l'impétrant saisit l'erreur. La conscience de l'ignorance témoigne du miracle : nous possédons une idée vraie du faux, avant de détenir une idée vraie du vrai. Principe général des réfutations socratiques : savoir le rien n'est pas rien savoir. L'évidence de l'erreur, de l'horreur, de la maladie précède et conditionne la recherche du vrai, du bien et de la santé. La condition humaine est quête de sagesse (philo-sophie), au rebours de la condition divine (d'emblée les dieux sont "sages", ils ne philosophent pas). La philosophie est l'attribut d'un mortel qui se sait mortel, donc dépourvu d'omniscience et d'infaillibilité.
Parménide met en scène un Socrate encore ingénu, qui dogmatise, croyant avoir réponse à tout : les belles choses renvoient à l'immortelle Idée de Beauté, les bonnes à l'Idée du Bien, etc. Parménide l'interrompt, narquois : "Les choses plutôt ridicules, cheveu, boue, crasse..." renvoient-elles aussi aux Formes célestes ? "Tu n'es pas encore saisi par la philosophie... un jour tu n'auras mépris pour aucune de ces questions." Philosopher, c'est dévisager ce qui corrompt et détruit, penser la possibilité non seulement de l'être mais du ne pas être. Suit une prodigieuse gymnastique mentale, où en neuf exercices est mis en question le fondement des fondements : si l'Un est... si l'Un n'est pas. Fabuleuse pensée des bords du gouffre, elle inspire la mystique de l'antiquité tardive, puis la théologie chrétienne, la méditation des platoniciens persans et la Renaissance. Versant profane, le même texte nourrit, pour le meilleur et pour le pire, Hegel, donc Marx et Nietzsche, donc Heidegger et les postmodernes : si "l'Un n'est pas", on se noie dans l'océan de la dissemblance, le système de la marchandise, le règne de la volonté de puissance ou de l'arraisonnement technique... Tantôt parrain des systèmes vertueux, tantôt exégète des systèmes vicieux, Platon bouge encore. Le jeune Hegel salue le scepticisme platonicien "infiniment plus sceptique que le scepticisme moderne", c'est "l'aspect libre de toute philosophie". Marx retrouve la négativité platonicienne dans son admiration enthousiaste et ambiguë pour la mondialisation capitaliste où "tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané".
Selon vous, quelle est l'actualité de ce philosophe ?
Platon rédige après la chute d'Athènes ses dialogues qu'il situe trente années auparavant. Entre-temps, l'actualité, c'est la longue et catastrophique guerre du Péloponnèse décrite par Thucydide comme une maladie croissante et tourbillonnante : la guerre entre les cités se redouble d'une guerre civile dans les cités et culmine en guerre intérieure contre soi - un délire général renverse repères et tabous, la "peste" envahit Athènes. L'actualité de Platon recoupe la nôtre : guerre entre les nations européennes, puis révolutions, génocides et guerre planétaire, enfin terrorisme sans frontières, désordre mental et militaire mondialisé.
Le crépuscule du monde grec préfigure-t-il la fin du nôtre ? Les thérapeutiques contradictoires du platonisme nous sont familières. Il y a le recours aux "valeurs" prôné par le prêchi-prêcha de la prêtresse Diotime, laquelle se vante d'exorciser la peste - pour dix ans seulement !, ironise Platon. Il y a la fureur nihiliste d'Alcibiade, qui trahit Athènes pour Sparte, Sparte pour la Perse et la Perse pour Athènes. Il y a la tentation totalitaire d'un "conseil nocturne" qui dicte sa loi au citoyen dans le mensonge et la crainte. Il y a enfin et surtout le courage socratique d'assumer ouvertement et librement son déracinement le plus radical. Platon nous abandonne à nous-mêmes. Les dieux sont "hors de cause", ils ont lâché le gouvernail. Condamnée à la liberté, "il faudra qu'à chaque jour, à chaque minute, l'humanité consente à vivre", écrit Sartre à la lumière d'Auschwitz et d'Hiroshima. Il recoupe Platon, premier penseur d'une douloureuse mais fertile mondialisation, inaugurée par l'Athènes de Périclès et désormais irréversible, quoi qu'il en coûte. Le XXIe siècle sera philosophique ou ne tiendra pas. 
Brève présentation de Platon
Né en 427 avant notre ère, mort en 347, à 80 ans, Platon est un aristocrate athénien. Sa jeunesse fut bouleversée par la rencontre avec Socrate, dont il fut le disciple pendant plusieurs années avant que ce maître ne soit condamné à mort par les Athéniens. Cet événement constitua pour Platon l'injustice suprême. Sa réflexion en dépendra fortement : il s'agira pour lui de trouver comment construire une Cité où l'homme le plus sage et le plus vertueux ne soit pas tué.
C'est pourquoi Platon n'a cessé de méditer à l'organisation politique. En élaborant une oeuvre abondante où se trouvent abordés tous les domaines de la réflexion, depuis la morale jusqu'à l'esthétique, depuis la logique jusqu'à la métaphysique, il a également essayé d'agir, en faisant plusieurs tentatives auprès des tyrans de Syracuse pour fonder une Cité nouvelle.
Une quarantaine d'ouvrages de Platon sont conservés. Leur singularité est d'être rédigés sous forme de dialogues entre des personnages réels ou imaginaires, incarnant des attitudes philosophiques distinctes. Génie littéraire autant que théoricien, ce philosophe n'est pas un fabricant de système, et le "platonisme" est en grande partie une invention des commentateurs, innombrables au fil des siècles.
Bien qu'il y eût des penseurs avant lui, il peut être considéré comme le père fondateur de la philosophie occidentale, dans la mesure où il en définit pratiquement tous les thèmes, les règles et les objectifs. Après Platon, même ceux qui joueront contre lui le feront sur le terrain qu'il a délimité.
 
 

Publié dans textes oral

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article