L'art n'est-il qu'un divertissement?

Publié le par lenuki

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Objet de la question : une définition de l’art, en rapport avec l’idée de divertissement.


Divertissement : une occupation (et donc un temps) par laquelle nous sortons de nos tâches quotidiennes et routinières, pour faire autre chose (s’amuser, prendre du plaisir, se divertir de spectacles inhabituels). Associé à l’idée de loisirs (cf.scholé, en grec, qui a donné école…).

Etymologiquement, se divertir, c’est aussi se détourner de quelque chose. C’est en ce sens que pour Pascal, le divertissement est un moyen de se détourner de l’idée effrayante de la mort pour oublier que l‘on est mortel, et donc le travail (dans lequel on peut s’étourdir et s’abrutir) devient paradoxalement un divertissement…


L’art, dans la mesure où il est hors de notre quotidien, ne satisfaisant aucun besoin nécessaire (et donc inutile) et suscitant chez celui qui l’apprécie un certain plaisir, ne peut-il pas être conçu comme un divertissement ? Mais le divertissement suppose, en même temps, une relative gratuité et, surtout, une absence totale de fin, de but. Or peut-on dire de l’art qu’il soit sans but, même si l’œuvre d’art constitue, aux yeux de Kant, une « finalité sans fin » ? En effet, si le propre de l’œuvre d’’art est bien de nous détourner du réel (mais lequel et à quel niveau ?) n’est-ce pas pour mieux nous y ramener, pour renouveler notre regard sur les choses qui nous entourent et que nous finissons par ne plus voir, sous l’effet de l’accoutumance, plutôt que de nous rendre aveugles ? Enfin (cf. Pascal) le divertissement n’est, lui-même, pas totalement gratuit : ne nous détourne-t-il pas du réel afin que nous n’en soyons pas prisonniers? Avec le divertissement, nous évitons en effet de penser au malheur de notre condition et à la mort : ne serait-ce pas aussi, en un certain sens, la tâche de l’art (cf. Schopenhauer) ?

 

divertissement

  1. L’art comme diversion : principe de plaisir contre principe de réalité

a)      Art et jeu. Le jeu n’est-il pas un moyen de délaisser le « sérieux » de l’existence ? Il n’a pas d’autre enjeu que lui-même, et par lui on peut échapper au cours de l’existence ordinaire. Or l’art ne propose-t-il pas, aussi, une échappée hors du réel ? Ne dit-on pas, par exemple, que la musique nous transporte ou qu’une œuvre d’art nous ravit (aux deux sens du terme : enchanter ou enthousiasmer, mais aussi enlever quelqu’un, comme dans l’idée de rapt) ?

b)      Art comme antithèse de la réalité. L’art est source de plaisir, alors que la réalité ne procure ce dernier que de manière parcimonieuse. La sphère esthétique est le lieu de la réconciliation entre la pensée et la sensibilité, entre le corps et l’âme. Cf. Kant : le plaisir esthétique est constitué par le « libre jeu des facultés » (l’imagination comme faculté de saisie du sensible et l’entendement comme faculté de penser le réel en l’unifiant par concept). L’art est bien divertissement au sens le plus éminent : il donne l’occasion de jouir de soi-même comme d’une réalité complète.

c)      Le plaisir résulte de la satisfaction de nos désirs. C’est en tout cas une affirmation de Freud. Or la réalité ne permet pas toujours cette satisfaction et c’est pourquoi nous nous réfugions dans les rêves éveillés ou non et l’imaginaire. Mais alors que le névrosé se laisse enfermer dans son imaginaire, l’artiste le maîtrise pour en faire un objet de création. Aussi finit-il par retrouver la réalité en créant une œuvre (il « réalise » une idée : en en prenant conscience, mais aussi en l’inscrivant dans la réalité). Mais l’œuvre d’art reste un produit de l’imagination, dans lequel chacun peut reconnaître l’expression « sublimée » de ses propres désirs. L’art, en ce sens, consacre le triomphe du principe de plaisir sur celui de réalité. Tout se passe comme si l’art ne pouvait plaire aux hommes qu’en les exilant hors du monde…

d)      Mais ne définir l’art que comme divertissement ne serait-ce pas le déconnecter du réel et en faire un jeu frivole et inefficace ? Or à trop se détourner du réel, ne risque-t-on pas la folie ? Au fond, pourrions-nous accorder à l’art la place qui est la sienne s’il ne nous parlait pas de la vie, de notre vie ?

 

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  2. L’art nous ramène au réel


a)      L’art produit une œuvre qui se donne à voir ou à sentir, comme un spectacle. Etre artiste, c’est donner corps à ses représentations en transformant la matière, ce qui suppose de surmonter les résistances de celle-ci, donc de se confronter à la réalité.

b)      Théorie de la mimésis : l’art doit représenter la réalité. La représentation de l’objet en fait quelque chose de spirituel et donc l’élève à une dignité spécifique en lui conférant une singularité à nulle autre pareille (cf. unicité de l’œuvre d’art). Par la mimésis, le monde devient un spectacle et se donne à voir. Il se joue dans l’art, aussi, une certaine forme de connaissance (du monde des hommes ou de l’âme humaine).

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c)      Selon Bergson, l’artiste est un  réaliste  alors que l’homme commun est un idéaliste qui ne voit la réalité qu’à travers des prismes et de voiles, ceux de ses besoins et de ses nécessités (nous ne voyons bien que ce qui nous est utile). L’artiste est un réaliste en ce sens qu’il lui est donné de percevoir la réalité sans voile (de la dévoiler), c’est-à-dire de façon détachée et désintéressée. L’œuvre d’art ne nous détourne pas du réel, mais nous invite au contraire à l’approfondir. Par son œuvre, l’artiste nous invite à faire nôtre son regard sur le monde.

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3. Art et libération


Nous avons vu que l’art coïncide avec le jeu, et qu’il se cultive essentiellement (si on excepte ceux qui en vivent) dans les loisirs. En ce sens, n’est-il pas libération ? Par lui, l’artiste ne se libère-t-il pas de ses pulsions refoulées, qu’il « sublime » selon Freud dans son œuvre ? Comme philosophe de la souffrance et du mal de vivre, Schopenhauer a développé une conception esthétique originale. Loin de focaliser son attention sur le Beau et le Bien, à l’instar de Platon, il rappelle que la fonction principale de la contemplation esthétique d’une œuvre d’art est de nous libérer du monde dans lequel nous vivons en nous faisant pénétrer dans un univers non soumis aux déterminations causales et utilitaires. Lorsqu’il contemple un tableau, l’homme échappe pour quelques instants aux malheurs de cette existence, il se sépare de la réalité pour accéder à un monde d’Idées où règne une forme de calme apaisant. Cf. Baudelaire in L’invitation au voyage :

« Là, tout n’est qu’ordre et beauté    Luxe, calme et volupté »

L’art devient alors un moyen d’échapper à l’intolérable, c’est-à-dire à la souffrance et à l’absurdité du monde. Il s’agit alors moins d’une fuite que d’une manière de prendre conscience du tragique de l’existence et de se donner les moyens de l’assumer (et non pas de se contenter de la subir). L’art, en ce sens, ne nous renvoie-t-il pas à nous-mêmes et à tout ce qui nous emprisonne, pour nous inviter à nous en libérer en prenant conscience de la vérité de ce que nous sommes ?

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Bergson : A quoi vise l’art ? 

 

"A quoi vise l'art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l'esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d'âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n'observions pas en nous, jusqu'à un certain point, ce qu'ils nous disent d'autrui. Au fur et à mesure qu'ils nous parlent, des nuances d'émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle l'image photographique qui n'a pas encore été plongée dans le bain où elle se révèlera. Le poète est ce révélateur. Mais nulle part la fonction de l'artiste ne se montre aussi clairement que dans celui des arts qui fait la plus large part à l'imitation, je veux dire la peinture. Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes. Un Corot, un Turner, pour ne citer que ceux-là, ont aperçu dans la nature bien des aspects que nous ne remarquions pas. - Dira-t-on qu'ils n'ont pas vu, mais créé, qu'ils nous ont livré des produits de leur imagination, que nous adoptons leurs inventions parce qu'elles nous plaisent et que nous nous amusons simplement à regarder la nature à travers l'image que les grands peintres nous en ont tracée ? - C'est vrai dans une certaine mesure ; mais, s'il en était uniquement ainsi, pourquoi dirions-nous de certaines œuvres - celles des maîtres - qu'elles sont vraies? Où serait la différence entre le grand art et la pure fantaisie ? Approfondissons ce que nous éprouvons devant un Turner ou un Corot : nous trouverons que, si nous les acceptons et les admirons, c'est que nous avions déjà perçu quelque chose de ce qu'ils nous montrent. Mais nous avions perçu sans apercevoir. C'était, pour nous, une vision brillante et évanouissante, perdue dans la foule de ces visions également brillantes, également évanouissantes, qui se recouvrent dans notre expérience usuelle (...) et qui constituent, par leur interférence réciproque, la vision pâle et décolorée que nous avons habituellement des choses. Le peintre l'a isolée ; il l'a si bien fixée sur la toile que, désormais, nous ne pourrons nous empêcher d'apercevoir dans la réalité ce qu'il y a vu lui-même."


                                                           Bergson  La Pensée et le Mouvant   1907

Publié dans la culture

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A
c est super
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